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RIDM 2016 - Blogue 4
par Ariel Esteban Cayer, 2016-11-20

Dans le précédent billet de blogue, Philippe Gajan écrivait qu’il « aura fallu toutes ces fictions pour que surgisse », dans Kate Plays Christine, « une image tangible, vibrante, d'une femme restituée au monde mais aussi de notre monde. » En plus du film de Robert Greene, qui traite explicitement de cette tension – du jeu d’acteur comme de l’acte de reconstitution – les RIDM dévoilaient cette année une nouvelle section pertinemment nommée « Hors-Limites », mettant de l’avant d’autres documentaires hybrides, ou plus expérimentaux.

Dans Dark Night de Tim Sutton (Pavilion, Memphis), la part de fiction permet de dévoiler, plus qu’une image, un malaise. Intangible et généralisé, ce malaise est celui de l’Amérique et de ce qui la gangrène : une culture des armes et de la violence, comme de l’apathie et de l’indifférence. Portrait vital, mais nécessairement somnolent –aussi fantasmé que fantomatique –, la fiction de Sutton nous permet d’entrevoir un pays figé quelque part entre l’idylle du songe et la terreur sourde du cauchemar. Plus concrètement, Dark Night reprend les grandes lignes de la fusillade d’Aurora en 2012, mais contourne habilement la redite d’Elephant. Il substitue le planning méticuleux du film de Van Sant pour une interrogation des multiples cloisons et écrans (mentaux comme physiques) qui séparent et aliènent l’individu. Les personnages de Dark Night n’ont en commun que leur solitude et une incommunicabilité - une frustration collective - qui macère lentement et menace d’exploser en violence de manière cyclique. On en sort, non pas comme d’une reconstitution, mais bien comme d’une hallucination, avec l’impression indélébile d’avoir été témoin d’un état de choc : celui qu’un événement comme Aurora laisse quotidiennement dans son sillage.

À l’inverse, dans All These Sleepless Nights, l’hybridation du documentaire et de la fiction n’est qu’une posture, une figure de style (qui passe majoritairement par une captation en steadycam, épousant les mouvements des sujets/protagonistes). Portrait d’une jeunesse varsovienne en constante recherche de sensations, le film de Michal Marczak (Fuck for Forest) n’est finalement qu’une accumulation accablante de scènes de party et de débauche adolescente – un portrait de jeunes aussi aliénants que supposément aliénés. Et bien qu’on puisse admettre qu’une telle plongée dans l’excès mène, à l’occasion, vers des moments de grâce (comment rester indifférent face à cette musique enlevante ou ces démonstrations, aussi superficielle soient-elles, de liberté), l’insistance de Marczak devient vite répétitive, monotone. Surtout, le cinéaste mine toute possibilité de distance critique, façonnant de scène en scène un univers vide de sens et de responsabilité. La réalité ne s’impose-t-elle pas, après tout? À la lumière de l’actualité (et de la production documentaire qui en découle), All These Sleepless Nights pose malgré lui la question : à quoi bon célébrer la vacuité et l’évasion? Ne gagnerions-nous pas, bien au contraire, à devenir pour une fois des adultes?

Également dans « Hors-Limites », le très joli El Futuro Perfecto de Nele Wohlatz ose imaginer le futur. Xiaobin, une jeune chinoise fraîchement arrivée en Argentine, apprend l’espagnol. Tout au long du film, elle peine à communiquer, mais lorsqu’elle aborde finalement l’usage du conditionnel dans ses cours, un monde entier de possibilités s’ouvre à elle – et ainsi, le film éclot. Toute simple, cette magnifique trouvaille scénaristique vient rappeler le cinéma de Hong Sang-soo. Et un peu comme chez le cinéaste sud-coréen (et ses longues conversations), Wohlatz signe ici une exploration du langage comme principal élément structurant le réel. Il est également possible de lire dans ce titre, plus qu’un temps de verbe, une véritable invitation… Car avec Le futur parfait, on ose s’imaginer quelque chose d’un idéal du monde à venir – un futur où les langues ne sont plus des barrières, mais des ouvertures vers des possibles.

Finalement, une mention toute spéciale pour The Masked Monkeys d’Anja Dornieden et Juan David Gonzalez Monroy. Moyen-métrage ethnographique et poétique, il mène le spectateur à la rencontre du phénomène des singes masqués d’Indonésie. Ici comme dans El Futuro Perfecto, la force est dans le langage : concrètement, celui d’une narration à prime abord académique et froide, qui dévoile cependant très vite la qualité allégorique des images qui nous sont présentées. Le cruel processus de domptage nous est dévoilé étape par étape, au fil de magnifiques images tournées en 16mm. Plus la dimension spirituelle et sociale du rituel se révèle, plus on se permet d’entrevoir, dans ces petits corps et ces petits visages simiesques et trop humains, quelque chose de l’humanité toute entière. Pendant un instant, The Masked Monkeys devient une allégorie pour le monde tel qu’on le connait, ses rapports de forces et ses injustices, aussi tangibles que mystifiantes, qui structurent le quotidien. Comme quoi même des petits singes peuvent être porteurs de fictions révélatrices.

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