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Sommets du cinéma d'animation - Blogue 1
par Pierre Chemartin, 2016-11-25

Nouveau coup d’envoi des Sommets du cinéma d’animation. Cette année, en guise d’ouverture, une séance double, avec Je ne sens plus rien de Noémie Marsily et Carl Roosens et La vie en Rosie d’Ann Mary Fleming. Après cette remarquable mise en bouche, les Sommets se sont quasiment mis sur leur 36. En réalité, et pour être tout à fait exact, sur leur 33. La séance d’ouverture a été suivie de la toute première Compétition internationale de films très courts, événement tout frais tout neuf où les spectateurs ont pu assister à la projection de 33 petits films de deux minutes environ. Cette novation est une excellente chose. Elle donne de la visibilité à des œuvres qui, en dépit de leur format inhabituel, n’en restent pas moins remarquables. Il serait impossible de décrire les films mais, dans l’ensemble, retenons que la sélection était excellente, variée et homogène.

La première séance de la compétition internationale a eu lieu le lendemain, précédée le matin même d’une longue leçon de cinéma par la réalisatrice, auteure et illustratrice Diane Obomsawin, venue aux Sommets présenter son tout nouveau film, J’aime les filles. Cette première séance regroupait neuf films. Samt [Silence] de Chadi Aoun, le film le plus militant de la soirée, charge politique dénonçant le despotisme et la violence d’État. Le message du film est universel, mais comment ne pas penser, en particulier, à la Turquie, à l’Égypte et la Syrie ? On sait que les aspirations politiques du Printemps arabe ont été réduites au silence. Dans Samt, ces aspirations habitent toujours une poignée de danseurs et de saltimbanques qui vivent cachés, dans un monde où sévit une milice brutale et où les honnêtes gens, complices silencieux de la violence d’État, se protègent derrière des masques de pierre. Samt n’est pas la seule dystopie de ce programme. L’impressionnant film d’Ondrej Svadlena, Time Rodent, lui fait pendant. Une créature étrange, venue du futur, rongeur translucide qui fait penser aux souris savantes et pandimensionnelles du Guide galactique de Douglas Adams, remonte le temps pour documenter l’effondrement de la civilisation humaine. Le film procède en une série de visions cauchemardesques. Notre explorateur assiste à la déshumanisation progressive des humains et à leur chute finale, dans un tableau à la Jérôme Bosch — l’un des moments les plus forts de la séance— grouillant de créatures repoussantes. Sur un ton tout aussi grave, le programme réunissait Beast! de Pieter Coudyzer et I Am Here d’Eoin Duffy. Dans Beast!, un vagabond vivant dans l’indigence la plus complète, fait une rencontre inopinée, une créature extraterrestre tombée du ciel. Le vagabond, que la solitude a complètement ensauvagé, s’attache à cette créature monstrueuse, en qui il voit une sorte de double. Le style d’animation, aussi efficace que poétique, joue sur les effets de collage, de profondeur et de texture, ce qui n’est pas sans évoquer l’œuvre de Yuri Norstein. Le film d’Eoin Duffy, I Am Here, se distingue très nettement de Beast! de par le ton et l’apparence. Une entité céleste, visage flottant parmi de formes éthérées, parle de son périple dans le cosmos à la recherche de Dieu, qui n’est jamais vraiment nommé. Cet être raconte que, arrivé à la fin de son voyage, il n’a trouvé rien d’autres que des ténèbres. Nous découvrons, surpris, que cette entité est un clochard dans la file d’attente d’un restaurant, perdu dans ses pensées. Trois films, dans le programme, ont fait montre d’une certaine créativité visuelle en pratiquant la fragmentation de l’image : le très amusant Vocabulary 1 de Becky James, le très beau Simulacra de Theo Tagholm et le très émouvant Golden Egg de Srinivas Bhakta.

Dans Vocabulary 1, une enfant ouvre un imagier sur sa table d’étude, selon une convention bien connue de l’animation, voulant que l’on passe facilement du monde réel au monde imaginaire. Sur un bel air de Casse-noisette, on découvre que Madame Papillon dérobe les crocs de Monsieur Serpent et le tue. Les images se succédant, on découvre que Madame Papillon répète son crime plusieurs fois. L’humour minimaliste et noir fait penser à du Phil Mulloy ou du Don Hertzfeldt. Simulacra, quant à lui, n’est pas un film narratif ou figuratif. À ce titre, il détonne un peu du reste de la programmation. Le film procède en une série de vues aériennes complètement morcelées ; chaque image est une recomposition dynamique, à la manière de Tango de Zbigniew Rybczyńsk, où des parcelles de paysage s’entremêlent et se superposent. Golden Egg, enfin, est une version modernisée et particulièrement touchante de la Poule aux œufs d’or. Le principe d’animation repose ici sur la segmentation de l’image, le recours au split screen et aux actions parallèles. En regardant le film, on pense immanquablement à une page de bande dessinée, avec des gouttières et des cases. Srinivas Bhakta assume complètement cette veine bédéique, exploitant à fond la tabularité de l’écran, optant même pour un procédé de coloration en trames Benday, comme dans les mangas. Le programme s’est achevé sur deux films un peu plus légers et réjouissants. Un plan d’enfer, farce drolatique de Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol, les auteurs d’Une vie de chat, raconte le larcin raté de deux cambrioleurs, victimes d’une meute de chats en furie. Les doublages et la qualité graphique des personnages et des décors en font un film très plaisant à regarder. Enfin, pour clore cette toute séance, We drink too much de Chris Lavis et Maciek Szczerbowski, courte animation en noir et blanc, où deux pigeons découvrent, stupéfaits, qu’ils dépensent tout leur argent en alcool. On peut admirer les deux pigeons dans l’exposition qui est consacrée à leurs marionnettes et à leurs œuvres dans la Salle Norman-McLaren. Ce soir et demain, les deuxième et troisième séances de la compétition internationale.

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