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Cycle Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval
par Marie-Claude Loiselle, 2017-01-27

Depuis le 6 décembre et jusqu’au 1er avril, un cycle consacré aux cinéastes français Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, composé de deux installations et d’une rétrospective, est présenté de concert par la Cinémathèque québécoise et la galerie Dazibao. Ce cycle de quatre mois précède une grande exposition que le Centre Pompidou à Paris consacrera prochainement à l’ensemble de l’œuvre de ces cinéastes, qui comprendra notamment les installations que nous avons la chance de voir cet hiver à Montréal. Najgo!, qui introduit le cycle, est visible actuellement et jusqu’au 9 février dans la salle Norman McLaren de la Cinémathèque.

Entre ces deux installations, un fil conducteur : la chasse à l’homme à travers l’Histoire et les traces que les traques prédatrices - qu’elles visent à capturer ou à exclure, à dominer - ont laissées sur nos imaginaires. Chasse perpétuée jusqu’à aujourd’hui contre les migrants réduits à l’état de clandestins, expulsés de l’ordre commun. Violences auxquelles répond une fugue sans fin. Et entre les 21 longs et courts métrages présentés à la Cinémathèque du 30 janvier et le 16 février 2017 * — sélectionnés dans une filmographie qui en compte une cinquantaine — une énergie, un embrasement communs réunissant en un même corps les femmes et les hommes qui cristallisent à l’écran une expérience sensible du réel éprouvée dans l’intensité du moment : sans-abri en pleine guerre contemporaine, sans-papiers Africains vivant eux aussi une vie de tranchée, danseurs de Brazzaville et chanteuse de rue de Sao Paulo prodiguant le feu d’une mémoire soudée aux corps, jeunes de Paris ou de Lyon retirés dans les replis d’une société prédatrice, jeunes Afghans, Syriens ou Érythréens qui, dans la « jungle » de Calais, inventent pour un monde à venir des formes inédites de vie en commun. Il ne s’agit plus de savoir si nous sommes du côté de la fiction ou du documentaire, tout étant ici ramené au corps même du cinéma qui, de film en film, se fortifie toujours plus en souffle, en sensations, en imprudence, en mystère pour gagner un irréductible pouvoir de réinvention et de révélation de notre temps.

Et au cœur de ce cinéma, la jeunesse toujours et sa puissance révolutionnaire, intime, venue de très loin. Puissance qui la précède et la dépasse, qu’elle transporte avec elle de siècle en siècle et qui pénètre le cœur de cette jeunesse d’une conscience tragique - lorsque celle-ci ne se laisse pas déposséder d’elle-même. « Nous les derniers, les tard-venus, pourquoi est-ce que nous sommes venus ? » — « On peut se demander si nous ne sommes pas venus pour nous débarrasser de tout l’encombrant cadeau des existences qui nous ont précédés et accompagnés durant si longtemps», disent Carmen et Hussain dans Low Life. C’est peut-être en raison de cette conscience que dans les films de Klotz et Perceval chaque corps semble habité par plus d’un être. Cela était vrai pour Louisa, Simon, Mathias Jüst dans La Question humaine, ce l’est encore aujourd’hui pour la jeune femme qui disparaît dans la sylve mouvante de Mata Altântica comme auparavant dans Low Life pour cette Antigone moderne qu’est Carmen ou Charles (redonnant vie au suicidé du Diable probablement de Bresson). Comme si chacun d’eux portait une trace diffuse de ce que les cinéastes exploraient en se saisissant de Quartett de Heiner Müller pour réaliser deux films-atelier (présentés le 13 février), soit un peu de cette identité démultipliée, disloquée, diffuse par laquelle nous plongeons plus avant dans un entremêlement de voix et d’histoires pénétrées d’un rapport permanent à l’Histoire. Métamorphoses, mutations, disparitions. Il y a dans chaque être qui peuple leur cinéma ce pouvoir de renaître sous des formes nouvelles et fugaces. Si phasma signifie fantôme en grec, on peut dire qu’ils forment tous ensemble une communauté « phasmatique » qui, tout comme celle des migrants et des exilés sans-papiers, hante notre monde et se dérobe au pouvoir par de multiples modes d’esquive. Communauté de l’interzone libérée du champ du visible, mue par un feu intérieur, tels les promeneurs nocturnes de Zombies contemporains des amants de Low Life, poursuivis par ces forces noires qui, comme hier, cherchent toujours à dévorer leur âme pour les transformer en morts-vivants, mais qui demeurent unis par des liens fraternels et amoureux.

Croisements, correspondances, strates de vie superposées. Dans un regard, tant d’histoires de maléfices et de libération. Dans des paroles ou des corps enlacés, sous le ciel de Low Life, dans la ville de fortune du Gai savoir, au milieu des feuillages frémissants de Mata Atlântica : les lueurs d’un autre monde possible sous les espoirs consumés de l’ancien. Et dans la couleur vivante de chaque plan, dans une lumière comme tirée de l’obscurité du monde, du présent, une manière de se glisser auprès de ceux dont nous ne nous distinguons plus en les regardant, en les écoutant. Cette lumière-là se pose moins sur les corps et les visages qu’elle vient révéler ce qui brûle en eux. Le cinéma alors se libère lui aussi du champ du visible pour rejoindre les réalités dérobées, fugitives, intérieures. Nous sommes à la fois dans l’image, dans la parole, et autour, derrière, au-delà. Dans l’espace charnel de ces corps indociles qui nous appellent.

*  Sept des dix séances seront présentées par les cinéastes.

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