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Festival du court-métrage de Clermont Ferrand 2017 (1/4)
par Nicolas Thys, 2017-02-08

     Le festival du court métrage de Clermont-Ferrand a commencé le 3 février et ces prochains jours seront l’occasion de nous intéresser à sa sélection de films d’animation. Le festival, qui en est cette année à sa 39e édition et continue à faire le plein de spectateurs, c’est 31 programmes en compétition répartis en International, France et Labo avec à chaque fois entre 4 et 7 films projetés et parmi eux au moins un court animé. Cela sans compter les nombreuses autres sections comme des panoramas colombiens, africains, autour des écoles coréennes ou une carte blanche au studio de Franck Ekinci et Marc Jousset, Je suis bien content. Autant dire qu’en si peu de temps il sera impossible de tout voir et qu’il faudra faire l’impasse sur les films déjà commentés dans les précédents festivals.

     Hier, en allant se perdre dans les Labo (lire : compétition plus « expérimentale », dans un sens très large), l’impression première fut la part donnée aux aspects documentaires du film animé. Cela a commencé avec un film de 2015 projeté ici pour la première fois : Jagvar en vinnare (J’étais un gagnant) de Jonas Odell. Le réalisateur suédois, qui avait déjà œuvré dans le documentaire animé, a choisi un point de vue intéressant en étudiant la dépendance aux jeux vidéo. Il a interrogé trois accrocs dont il a posé les voix sur trois personnages créés sur ordinateur, avatars réanimés pour l’occasion. L’idée était de voir jusqu’à quel point ils ont pu se confondre, jusqu’à l’absurde, avec leur création avant de parvenir, dans la douleur, à s’en délivrer lorsque leur vie était totalement brisée. Le contrepoint est saisissant et apporte aux personnages un aspect aussi drôle que pathétique quand l’un d’eux explique qu’il était enfin un gagnant quand il a su qu’il fut le premier à être diagnostiqué dépendant aux jeux. Et ce que dit clairement une femme, toute en fourrure, expliquant à propos d’un mariage en ligne avec son petit ami qui jouait sur un ordinateur en lui tournant le dos, que si vu de l’intérieur c’était amusant, ça devait avoir l’air triste pour un spectateur distancié. C’est justement sur cette distance que joue Odell : nous sommes plongés dans le jeu, avec une ambiance et des mouvements vidéoludiques mais nous écoutons de vrais individus perdus hors de la réalité. Cet aspect est également évoqué avec cette phrase surprenante qu’il s’agit pour eux de se rattacher à l’imaginaire qui commence à leur faire défaut lorsqu’on grandit. Mais il existe d’autres moyens pour cela… Pourquoi ne pas faire du cinéma d’animation justement ?

     Autre documentaire à l’allure jeu vidéo : 489 années de Hayoun Kwon. Le film relate l’anecdote en voix-off d’un ancien soldat qui officia 25 ans sur la DMZ, une zone minée de 4 kilomètres de large qui s’étend sur toute la frontière entre les deux Corée et où nul n’est autorisé à aller. Le design, en images de synthèse, est intéressant dans le sens où il joue sur différents niveaux, apportant un certain réalisme à un lieu que tous peuvent imaginer mais que nul ne peut voir, exceptés quelques soldats au cours de patrouilles souvent nocturnes. C’est donc la reconstitution imaginaire d’un lieu vu depuis une caméra subjective, procédé immersif propre aux FPS (first person shooter). Le dispositif est toutefois perverti puisque si le spectateur visite un espace depuis le point de vue d’un militaire, il est totalement désarmé et doit se laisser porter d’un bout à l’autre sans pouvoir agir sur son destin, alors que de l’autre côté de la DMZ les nord-coréens peuvent tirer et les mines exploser. Le film est à l’origine fait pour être diffusé en réalité virtuelle et vu l'imaginaire qu’il convoque, cela lui siérait davantage encore.

     Avec Kaputt, film allemand de Volker Schlecht et Alexander Lahl, on retrouve le procédé de la voix-off du film précédent mais dans un univers complètement différent, qui joue sur des métamorphoses spatiales en dessin traditionnel et sur différents procédés d’enfermement afin d’évoquer l’enfer d’une prison pour femmes en Allemagne de l’Est. Prisonnières politiques, ces femmes ont pu témoigner à leur sortie sur leurs conditions de détention épouvantables et sur les travaux forcés au rendement inimaginable auxquels elles étaient soumises, dont les profits bénéficiaient autant au bloc de l’est qu’au bloc de l’ouest. L’univers du film est terne, noir, blanc et ocre et l’utilisation d’une animation simple, toujours en mouvement, jouant sur les ouvertures et fermetures du champ à l’aide de quelques lignes et d’une géométrie morbide met en avant les conditions d’hygiène et de vie minimale et maladives de ces lieux impossibles à apprivoiser. Difficile également, en entendant le titre, de ne pas songer au roman homonyme de Curzio Malaparte paru en 1944 qui relatait son expérience aussi horrible qu’absurde dans les mondanités des pays de l’Est pendant la seconde guerre mondiale. Certes le court métrage allemand n’utilise jamais l’humour noir et ne brosse pas le portrait d’une aristocratie en ruine, mais il montre, en quelque sorte, l’autre versant, celui de la détresse et de la peur d’une population tyrannisée. Finalement, même la guerre terminée, rien n’avait changé dans ces pays.

     Autre film allemand au dispositif intéressant, même s’il ne va pas très loin dans ce qu’il relate : United interest de Tim Weimann. Il s’agit cette fois d’une fiction historique assez générale mais dotée d’un aspect documentaire et engagé. Le film consiste en un plan séquence en prise de vues continues de près de 10 minutes, issu d’un document d’archives du début du 20ème siècle : un trajet en tramway dans les rues de San Francisco. Pendant ce temps, le réalisateur relate les principaux éléments du capitalisme aux Etats-Unis au cours des 100 dernières années : grandes décisions politiques, guerres et crises majeures. Pendant ce trajet, certains personnages aux couleurs du drapeaux américains sont ajoutés, d’autres issus du film ont quelques membres modifiés, de même que certains véhicules avec des voitures devenant chars d’assaut, etc. Et, à mesure qu’on avance dans l’histoire et qu’on se rapproche du présent, l’image se remplit de caricatures dessinées et animées et le paysage originel perd toute réalité pour prendre des allures de Disneyland sauvage et grossier. L’ensemble aboutissant à une dictature économique sans fin.

     Après ce petit moment historique, auquel on aurait pu adjoindre le film franco-colombien Lupus de Carlos Gomez Salamanca, déjà vu à Annecy – il utilisait différentes techniques, du volume à la peinture animée, pour évoquer le meurtre par une bande de chiens errants d'un vigile dans un ensemble d'immeubles en construction, afin de critiquer les médias et la politique du gouvernement – nous reviendrons demain sur une sélection moins politique, plus expérimentale, qui interroge les limites du cinéma d'animation.

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