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Mon passage chez Claude Miller
par Yves Jacques, 2017-03-03

La première fois que j’ai rencontré Claude, c’était à ses bureaux des Films de la Boissière situés aux Studio de Joinville-le-Pont, au bord de la Marne près de Paris. Claude m’avait vu jouer dans L’Importance d’être constant d’Oscar Wilde, mise en scène par Jérôme Savary au Théâtre National de Chaillot mettant en vedette Rupert Everett, et il souhaitait me rencontrer. J’y interprétais le Révérend Chasuble et, curieusement dans mon souvenir, il me semble entendre le rire de Claude lors d’une représentation alors que je ne le connaissais pas encore...

Il faut dire que notre première rencontre fut mémorable de fous rires, comme deux vieux copains qui se retrouvent après plusieurs années sans se voir. Muni d’une petite caméra, il m’avait fait passer une scène, enfin, « l’unique » scène que j’allais jouer dans La Classe de neige. Celle où une espèce de spectre « le Visiteur » vient annoncer à des parents la mort de leur fils, avec à la clé 1 million de dollars en compensation. Je revois encore les épaules de Claude sautiller en essayant de garder le contrôle sur la petite caméra numérique avec laquelle il me filmait...

Après cette séance de “casting” nous nous sommes assis et nous avons parlé. Il ne semblait pas me connaître vraiment alors j’ai fait comme je le faisais souvent à l’époque de mon arrivée à Paris pour des rencontres avec des réalisateurs, je sorti de mon sac un dossier avec quelques photos des films les plus connus que j’avais faits et qui avaient eu un rayonnement en France, soit: Le Déclin de l’Empire Américain et Jésus de Montréal de Denys Arcand. Surpris, il était à la fois étonné et mal à l’aise de ne pas avoir reconnu un acteur de ces deux films « mémorables » et surtout de m’avoir fait passer une audition pour un rôle qui n’était pas du tout à la hauteur de ceux pour lesquels j’étais habitués. Je l’ai tout de suite rassuré en lui avouant que ce serait un réel bonheur que de travailler avec lui et surtout, nourri de la complicité que nous venions d’avoir, une belle façon de mieux se connaître en se retrouvant sur le même plateau de tournage. Il réfléchit quand même une nuit, le temps d’en confier un mot à son épouse et productrice Annie Miller, et le lendemain, ravi, il m’annonça que j’avais le rôle.

Ce fut le début d’une longue collaboration et d’une grande amitié. J’ai eu le privilège de tourner dans sept films de Claude Miller: La Classe de neige (France), La Chambre des magiciennes (France), Betty Fischer et autres histoires (France-Québec, GO Films), La Petite Lili (France-Québec, Cinémaginaire), Un Secret (France), Voyez comme ils dansent (France-Québec, Cinémaginaire) et Thérèse Desqueyroux (France). Et je garde de chacun de ces films un souvenir merveilleux.

Quand je dis privilège, c’est que Claude m’avais littéralement pris sous son aile. Je crois qu’il aimait beaucoup chez moi ce qu’on retrouve souvent chez les acteurs québécois... pas de “prise de têtes” et une bonne humeur communicative. Il faut dire que j’étais très heureux de travailler avec l’auteur de La Meilleure façon de marcher, film culte de mes vingt ans et que Claude, en fait d’humeur, n’en avait jamais(sauf peut-être une fois envers un acteur qui ne savait pas son texte) car il dégageait une grande humanité. Mais surtout, c’est qu’il me rendait complice de son travail en m’envoyant les ébauches du scénario sur lequel il travaillait, si bien que je pouvais en suivre l’évolution presqu’en temps réel. Claude faisait aussi son casting seul, car il était un de ces rares réalisateurs à aller régulièrement au théâtre, si bien qu’il connaissait à peu près toutes les actrices et acteurs sur la place de Paris. Il faisait ensuite une lecture du scénario avec chacune des personnes impliquées, souvent seul à seul avec elles. Si bien qu’une fois sur le plateau, on arrivait avec une bonne idée de ce qu’il désirait nous voir jouer, ce qui installait aussi un climat de confiance avec l’équipe technique. On me demande souvent la différence entre un plateau de tournage français et québécois et je réponds toujours que c’est le réalisateur qui fait toute la différence, pas le pays ou l’endroit où on tourne.

Claude aimait les acteurs (et peut-être plus les actrices) qu’il choisissait et une complicité s’installait très vite avec nous, en nous laissant libre dans notre jeu. Il ne lui restait plus qu’à peaufiner le travail fait en amont en nous dirigeant avec beaucoup de sensibilité, parfois juste un mot, en ne portant jamais la voix, mais plutôt en s’approchant de nous, ce qui préservait l’intimité de l’acteur avec son personnage. Claude m’aura offert de très beaux second rôles, rôles qui pour lui avaient autant d’importance pour le film que ceux qu’on appelle « premiers rôles ». Pour lui, je faisais partie de la partition de l’œuvre à créer et il était important que cette partition soit bien jouée. J’aurai eu comme partenaires (par ordre d’entrée en scène): Anne Brochet, Mathilde Seigner, Sandrine Kiberlin, Nicole Garcia, Jean-Pierre Marielle, Julie Depardieu, Robinson Stévenin, Ludivine Sagnier, Bernard Giraudeau, Cécile de France, Patrick Bruel, Marina Hands, James Thierré, Gilles Lelouche, Francis Perrin et Audrey Tautou pour ne nommer que ceux-là.

Claude est parti trop tôt, à 69 ans, avec beaucoup de projets en tête. Il avait toujours le prochain film à l’esprit et il y réfléchissait pendant qu’il était en train de tourner l’autre, si bien qu’à la fin d’un tournage, je savais souvent déjà le rôle que j’allais jouer dans le prochain. Il disait que j’étais son porte-bonheur et j’avoue que venant de lui c’était très élogieux. Mais pour moi, c’était aussi un beau défi à ne pas le décevoir.

Je me souviendrai longtemps de son rire généreux, de nos repas où nous échangions des confidences après les spectacles où je l’accompagnais, et de son amour pour le cinéma qui datait de sa plus tendre enfance. Il voyait tout, et aimait qu’on discute des films qu’on avait vus. Il était pour moi comme un « grand frère de cinéma ».

Claude serait à la fois honoré et ému de cette rétrospective que lui offre la Cinémathèque québécoise, car il adorait Montréal. Les techniciens avec qui il a collaboré ici, en sont les meilleurs témoins.

Montréal, 24 février 2017

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