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À propos de Super Écran
par Philippe David Gagné, 2017-04-07

Mes parents ont divorcé quand j’avais quatre ans (hon….). On habitait alors Chicoutimi, ville du vice et des freshiés. Comme ma mère hérita de ma garde et mon père de celle de mon frère (parce qu’elle m’aimait plus que lui, j’pense), je suis déménagé avec elle, à La Baie, ville des skidoos et de l’odeur de la pâte à papier, ville qui me hantera au point d’être le théâtre de plusieurs de mes films. 

Les paramètres de garde des enfants étant ce qu’ils étaient, j’allais donc une fin de semaine sur deux chez Papa, à Chicoutimi. Avec mes skills sociaux déficients et le fait que je marchais sur le bout des pieds (« Tu marches comme une tapette » était mon insulte préférée (préférée comme dans « le-plus-souvent-crié-après »)), ma capacité à me faire des amis était plutôt limitée.

Mais je m’en crissais, Papa avait Super Écran. 

Donc, avant même l’arrivée du web, de Netflix, de Pornhub, j’avais trouvé le moyen de ne pas aller jouer dehors, de ne pas me faire d’amis, de ne pas jouer au ballon en ressemblant à une tapette. J’avais, exception faite d’un modèle parentale uni, tout ce dont j’avais besoin.

J’avais le cinéma. 

Mes 48 heures à Chicoutimi passaient donc rapidement. Je pouvais voir tout ce que le cinéma traduit avait à m’offrir : de la violence, de l’horreur, des seins nus, des dessins animés, des films pour la télé canadien-anglais, des films étrangers plutôt étranges. Les premières transgressions aussi, quand un film 16 ans et plus apparaissait, et que je pouvais, tel le plus badass des ptits gars qui courent comme des tapettes. L’écouter tout seul. Les films sont donc devenus rapidement des amis fidèles, divertissants, effaçant pour 90 minutes à la fois mon hyperactivité étouffante (pour les autres, surtout). 

Je me rappelle clairement avoir vu « Le bon roi Dagobert », avec mon grand frère Christophe, film dans lequel on pouvait apercevoir des seins. Des seins nus. De Carole Bouquet, entre autres. À choisir entre de l’argent et voir ce film, le choix aurait été facile. 

(NSFW – à part pour les travailleurs autonomes, gâtez-vous).

C’est par SUPER ÉCRAN que j’ai connu Michel Blanc, avec « Grosse Fatigue ». Aimer un film français pour autre chose que des seins nus, qui l’eut cru. Et la belle Carole Bouquet. Soupir. Mais habillée. Soupir.

Je me rappelle le film de loups garous « Hurlement », et moi caché derrière le divan, mon père m’interdisant de voir les scènes les plus horrifiques. Mais savait-il que la bande-son, sans l’image, est d’autant plus traumatisante. J’ai encore peur des chiens, cibôle. (C’est pas vrai).

« Arachnophobia », qui m’a marqué à vie. Encore aujourd’hui. Araignée de marde. (Ça c’est vrai)

Bref, c’est cette chaîne payante qui m’a transformé en omnivore cinématographique, dévorant tout le caviar comme le 6 pouces steak-fromage que le cinéma avait à m’offrir.

Mais, grand malheur, j’étais plus souvent qu’autrement à La Baie, chez Maman, qui n’avait pas SUPER ÉCRAN. Quel monstre. Heureusement, le boom du VHS me permettrait de devenir le plus fidèle client du club vidéo. Plus tard les DVD, puis le download illégal (j’ai jamais fait ça) et le streaming seraient la suite logique de ce que SUPER ÉCRAN avait commencé.

Étonnamment, je n’ai jamais songé à faire des films avant le CEGEP. Les films ont tellement toujours fait partie intégrante de ma vie, m’accompagnant dans toutes mes solitudes, mes bonheurs, mes égarements psychotroniques, mes bouffes post-minuit, que l’idée d’en faire à la place d’en regarder ne m’avait jamais traversé l’esprit. C’est pourquoi, lorsque l’épiphanie me frappa, en plein examen de chimie au CEGEP, le choc fut brutal. Comment, en tant que cinéphile-vore-phage, n’avais-je pu, ne serait-ce qu’un instant, entrevoir un futur où je réaliserais des films ? Ça me dépasse encore aujourd’hui.

Je suis, encore aujourd’hui, consommateur en constant appétit, de films et de séries. C’est de famille, mon grand frère l’est tout autant. Et ça doit être pourquoi je retire un immense plaisir à écouter des films avec ma fille, à l’emmener au cinéma. J’apprécie que, même à 3 ans, elle perçoive l’expérience avec révérence. Elle est silencieuse, elle écoute, elle applaudit à la fin des films, bref, elle est respectueuse de l’expérience cinématographique, contrairement à bien des gens dans nos salles de cinéma. J’y reviendrai.

Avec un peu de recul, je peux donc affirmer que c’est le divorce de mes parents qui a fait de moi le cinéaste que je suis aujourd’hui. Et si mes parents s’étaient aimés jusqu’à aujourd’hui, peut-être serais-je en train de faire quelque chose de réellement utile pour l’humanité, qui sait ?

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