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À propos de réaliser à deux
par Philippe David Gagné, 2017-04-24

Je travaille au Saguenay, où j’ai une entreprise de production avec mon frère d’armes sur de nombreux projets : Jean-Marc E. Roy. Nous y faisons un sain mélange de projets personnels et d’aventures corporatives, dans lesquelles nous nous convainquons d’être capable de laisser notre fibre artistique intacte. Mais, principalement, nous faisons ensemble courts métrages de fiction et séries documentaires, notre pratique artistique restant toujours au centre de nos préoccupation, qu’elle soit en solo ou en duo, et ce depuis presque 10 ans. Nous nous sommes rencontrés à l’université, au Saguenay, à l’époque où faire des films pour vivre était une lointaine utopie, surtout dans notre RÉGION. Parce que oui, on est des cinéastes de RÉGION (j’aime mettre de l’emphase en criant). Mon travail avec Jean-Marc soulève une curiosité particulière pour certains, provoquant le retour sporadique d’une question, sempiternelle commence-t-on à penser : « C’est comment, réaliser à deux ? ». Ben, c’est différent de réaliser tout seul, ça c’est sûr. La création partagée a ses avantages et ses inconvénients, évidemment.

Crédit photo : François Viel   -   Sur cette photo, Jean-Marc et moi contemplons l’idée d’abandonner le cauchemardesque tournage de Crème de menthe (on voit d’ailleurs nos deux actrices aux personnalités difficiles en arrière-plan, Macha Limonchik et Charlotte Aubin) et de se faire une finale à la Thelma et Louise au volant de la rutilante Mazda Miata à notre gauche.

Premièrement, ne travaille pas ensemble qui le veut bien. Ça prend évidemment une chimie particulière, un direction commune, deux univers qui s’entrecoupent, qui se chevauchent dans un endroit particulier où les idées de l’un nourrissent celles de l’autres, que les deux se mélangent pour en former une nouvelle, dépourvue de parenté claire, provenant véritablement du binôme créatif. Il faut donc avoir en soi une propension à l’abandon, au partage. Et si ce n’est pas naturel, faut pas avoir peur de travailler pour cheminer vers ça, si on veut que la relation soit durable. Ce n’est pas un réflexe facile et c’est le genre de façon de faire, de voir, qui se doit d’être constamment actualisée. Parce que le geste créateur provient généralement d’une pulsion bien personnelle, alors de faire des compromis sur son intériorité et sa propre sensibilité, ce n’est pas évident. C’est pourquoi il est primordial pour chacun d’avoir une pratique en solo. Pour se garder une identité propre. Pour dire à notre égo : « ben, non, t’es bon tout seul aussi. » Des p’tites bêtes fragiles, ces artistes-là.

On doit rire, c’est la base. En fait, je crois que les paramètres du succès d’un couple heureux s’appliquent tout autant à faire des films en duo. On se fait rire, on se respecte, on peut s’engueuler mais on se pardonne. On doit haïr les mêmes affaires, les mêmes personnes (ben non on haït personne, mais cibole qu’on juge). Pour avoir roulé des milliers de kilomètres avec Jean-Marc, faut trouver les mêmes affaires drôles, écouter de la bonne musique et ne pas avoir peur des silences. Faut aimer les mêmes films, les mêmes séries ; mais l’inverse est aussi vrai. Pour que notre union cinématographique évolue, faut se surprendre, réaligner notre univers cinématographique, nos envies filmiques. Mais, étrangement, on ne parle pas tant que ça de cinéma. On en parle, oui, mais à même hauteur que de séries télés, que de musique, de sport (il essaie de me faire apprécier le football, et je tente de lui faire apprivoiser le hockey).

Mais détrompez-vous, tout n’est pas toujours rose dans le merveilleux monde de la co-création. Le discours politiquement correct demanderait habituellement qu’on raconte des endormants « on se chicane pas » ou des édulcorés « on est toujours sur la même longueur d’onde ». Ben non. Pas tout le temps. Des fois, j’veux mettre le kodak ici. Pis lui là-bas. Pendant que je pense que son là-bas, ça a pas rapport, il se dit que mon ici fait pas de sens. Faqu’on fait quoi dans ce temps-là ? Soit on argumente jusqu’à ce qu'un des deux cède, soit on met le kodak entre les deux. On fait des compromis. Plusieurs fois, j’ai eu le goût de crisser un coup de poing sur la yeule de mon collègue. Et autant de fois, il a eu l’irrépressible envie de m’assommer à grands coups de laptop. Avec raison d’ailleurs. Parce que l’avantage de la longue relation de se comprendre sans se parler a parfois son opposé ; des fois, on ne se retient pas pour parler justement, pour trop parler. Avec plus ou moins de délicatesse. On porte moins d’attention à l’autre, comme un vieux couple. Mais, dans ces moments de sublimes impatiences et de presque violences, nous avons, je crois bien, un système qui empêche de potentielles accusations de voies de fait : on se ferme la gueule quelques minutes. Puis, on se pardonne et on oublie.

Aussi, à deux, on ose plus. Et parfois, ironiquement, on ose moins. Les multiples échanges font parfois avancer un projet plus loin que chacun, de notre côté, on l’aurait fait. On tente plus de choses parce qu’on partage les risques, on se dédouane un peu de l’échec possible. Mais parfois, aussi, on ose moins. On se rabat sur l’autre, on anticipe que l’autre avancera. C’est une danse un peu fucked-up, un style étrange qui oscille entre la valse traditionnelle et le twerk le plus déjanté. C’est une partie de ping-pong perpétuelle, tout autant de longs échanges excitants que de services direct dans l’net vingt-cinq fois de suite.

Certains pourraient penser que, si on divise les risques, on fait la même chose avec les succès. Que la paternité sur les œuvres produites est divisée en deux. En fait, c’est le contraire, on n’a pas une moitié d’un film, tout comme on n’a pas une moitié d’enfant quand on est parent. Anyway, ça serait dégueu et illégal. Si partager les échecs est rassurant, partager les moments de bonheur est exaltant. Jean-Marc et moi avons eu la chance de vivre certaines expériences que beaucoup d’aspirants cinéastes rêvent de vivre : de voyager avec nos films, de remporter des prix. Et de partager ces moments à deux est fantastique : on voit la réflexion du travail accompli dans l’autre, on comprend exactement le sentiment de l’autre, la satisfaction parfaite d’une annonce, par exemple, d’un futur voyage sur la Croisette !

 

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