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Cannes 2017 : Haynes et Zviaguintsev
par Jacques Kermabon, 2017-05-19

Fugues et contrepoints

Effet de la confrontation des films qui se succèdent sur La Croisette, l’autopsie glaçante et lucide de la crise d’un couple dans Faute d’amour, d’Andreï Zviaguintsev, fait apparaître une certaine part d’arbitraire et de jeu des Fantômes d’Ismaël, tandis que le film de Desplechin fait figure de summum de complexité au regard du très balourd Wonderstruck, de Todd Haynes.

Si la Carlotta du Desplechin revenait après vingt ans d’absence, les deux premiers films de la compétition racontent des disparitions d’enfants, des fugues, vues du côté des disparus chez Haynes et du point de vue des parents chez Zviaguintsev.

On peine à reconnaître le peintre subtil des sentiments et des tensions sociales de Carol dans cette tentative de mélo avec veine initiatique, d’après un roman graphique de Brian Selznick, l’auteur de L’invention de Hugo Cabret, adapté par Martin Scorsese en 2011. On mesure à quel point Carol reposait sur le charisme de ses deux actrices, Cate Blanchett et Rooney Mara. Les rôles principaux des deux histoires parallèles menées dans Wonderstruck, étant tenus par des enfants, le goût de Haynes pour les décors, les costumes, les reconstitutions minutieuses, en ressort d’autant plus, avec dans Wonderstruck, le New York de la fin des années 1920 – en noir et blanc – et celui des années 1970 très coloré.

On peut imaginer le charme exercé par le roman avec cette double intrigue astucieuse dont les fils finissent par se croiser au-delà des ans. À cinquante ans d’écart, deux préadolescents atteints de surdité décident de quitter leur lieu de vie pour New York. La jeune fille s’y rend pour retrouver une star du muet qu’elle admire – sa mère oublieuse et occupée en fait – et le garçon, après la mort de sa mère, part en quête de son père inconnu. Le passage au grand écran dilapide le possible imaginaire que peuvent éveiller ces contes par des images caricaturales – la période du cinéma muet frise le ridicule – et laisse apparaître les rouages du scénario. Il n’est même pas certain que le film passionne les enfants, public clairement ciblé.

En 1960, une disparition inexpliquée sur une petite île à quelques encablures de la Sicile avait suscité des broncas à Cannes. Faute d’amour constitue, bien des années après, une énième variation de ce film matrice, L’Avventura. Jusqu’à la fin, le doute subsiste sur la disparition, à l’origine volontaire, de ce jeune garçon mal aimé par des parents qui se séparent en se crachant à la figure des torrents de haine froide.

Zviaguintsev dissèque, au scalpel, cette relation qui a sombré dans la glaciation et le mépris réciproque, mais aussi la société dans laquelle ce couple vit et qu’on reconnaît assez facilement tant elle ressemble à la nôtre. L’administration n’a pas les moyens de faire face et conseille de faire appel à des associations de bénévoles, efficaces pour mettre en place des recherches pour retrouver l’enfant disparu. Le père risque de perdre son travail si on apprend son divorce car le patron de son entreprise est un chrétien orthodoxe qui exige de ses employés une vie maritale. Il peut toutefois compter que cela passe inaperçu s’il se marie avec la jeune femme enceinte de lui.

Un autre que Zviaguintsev aurait peut-être laissé ouverte une porte vers la rédemption. Aucun espoir ici, plus le film progresse, plus se dessine le portrait d’égoïsmes, laissant petit à petit apparaître à quel point les bases des relations de ces couples relèvent d’intérêts personnels que dissipent à peine l’attraction sexuelle des premiers mois et leurs déclarations amoureuses convenues. L’épreuve qu’affronte ce couple – découvrir que leur enfant a disparu alors qu’ils avaient tous les deux déserté l’appartement conjugal – ne les change pas. Le temps qu’ils passent à le chercher, à se confronter au vide, est celui que le film prend à dépeindre un monde sans âme.

Le confort matériel, le souci de son corps, le rôle central des téléphones portables dans les relations humaines, tout cela brosse un univers insensible aux autres et aux soubresauts du monde que les actualités télévisuelles diffusent. Chacun songe d’abord à ses propres préoccupations ; les plans durent souvent au-delà de l’action proprement dite, demeurent le temps que les interlocuteurs des protagonistes principaux reprennent le fil de leurs quotidiens. Comme Elena, le film s’ouvre et se ferme sur un arbre. La nature suit son cours, elle aussi indifférente. Mais il n’y a pas d’oiseau sur la branche dans Faute d’amour. Nous sommes en hiver, un hiver du monde.

Jacques Kermabon

 

 

 

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