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Cannes 2017 : Bong Joon-ho, Mundruczo et Varda !
par Jacques Kermabon, 2017-05-20

Thèses et antithèse

Ce vendredi 19 mai, les festivaliers ont découvert un film qui n’a que très peu de chance de décrocher la Palme d’or. Difficile de savoir si la stratégie de Netflix – pas loin de 100 millions d’abonnés dans le monde – de produire des films avec des budgets confortables sans pouvoir toujours les amortir en salles sera payante. Dans cette nouvelle ère, où les salles de cinéma risquent de ne pas peser bien lourd, les festivaliers cannois pourront toujours se vanter d’avoir vu Okja, de Bong Joon Ho, sur grand écran, deuxième film de la compétition, après Wonderstruck à cibler le jeune public.

Netflix n’a pas lésiné sur les moyens et c’est peut-être ce qui réunit les deux propositions de la compétition du jour : des budgets conséquents et un savoir faire indéniable inversement proportionnels à l’intérêt de leurs propos.

Dans Okja, il y a d’un côté les méchants, un machiavélique groupe agroalimentaire qui concentre toute sa communication sur une nouvelle race de porc, propre et particulièrement savoureuse, conçue dans leurs laboratoires et vendue comme une découverte naturelle, et de l’autre une petite fille, l’héroïne, qui a élevé aux côtés de son grand-père, pendant dix ans, en pleine montagne, un des ces prototypes, le plus beau de tous et devenu son ami fidèle. Entre les deux, des activistes pour la défense des animaux veulent utiliser Okja (le nom de l’animal) pour dénoncer, devant le monde entier, les pratiques odieuses et très bien dissimulées du groupe industriel.

La satire est transparente et les péripéties, les poursuites qui s’enchaînent donnent un spectacle fastueux, riche en rebondissements, servi par une animation numérique parfaitement intégrée.

Jupiter’s Moon, du Hongrois Kornel Mundruczo inscrit aussi sa fiction dans une matière contemporaine, l’arrivée clandestine des migrants vers l’Europe et la mise en place de camps pour les accueillir avant de décider de leur sort. L’opposition se joue ici entre un médecin qui soutire de l’argent à ces réfugiés pour payer une dette – on apprendra dans quelles circonstances une erreur médicale lui a infligé des indemnités conséquentes au bénéfice de la famille de la victime – et le chef de la police des frontières. Entre les deux, un jeune migrant, qui se révèle doté d’un pouvoir de lévitation après avoir été abattu de deux balles dans le dos par ledit policier. Le médecin veut monnayer les pouvoirs du jeune homme tandis que le représentant de l’ordre cherche à capturer cet être-ange.

La dimension mystique du propos est un peu nébuleuse, mais les péripéties, les poursuites qui s’enchaînent donnent un spectacle véritablement étourdissant, riche en rebondissements, servi par une caméra au cœur des événements, sur la trace du médecin survolté, en mouvement perpétuel, et servi par une animation numérique impressionnante.

Face à ces productions confortables, performantes et parfaitement huilées, la modestie de Visages villages, signé Agnès Varda et JR, hors compétition, offrait un antidote apaisant.

Un documentaire, pour Varda, ce n’est jamais un sujet à épuiser, une thèse à démontrer, mais toujours quelques règles qu’elle se donne, un goût du jeu et une caméra qui enregistre les rencontres ainsi provoquées.

Là, il s’agit de partir, avec le photographe JR, vers des villages de France à bord d’une camionnette, à la fois studio de prise de vue et outil de développement instantané grand format. Visages villages est tout à la fois un regard sur les pratiques de JR (coller des agrandissements de clichés sur des surfaces extérieures diverses), la peinture de moments complices entre JR et Varda, et avec les hommes et les femmes rencontrés – paysan, docker, retraité, employé – qui participent à ces expositions instantanées de leurs portraits dans leur environnement et vivent plus ou moins bien d’être ainsi mis en avant.

Une longue ovation a salué la présentation de Visages villages dans le grand théâtre Lumière. Ludique, poignant de simplicité et de justesse, ce nouvel opus de Varda est apparu infiniment plus riche et émouvant que les machines de prestige proposées en compétition, ce jour-là, sur le même écran du théâtre Lumière. Une belle antithèse aux films à thèses.

Jacques Kermabon

 

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