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Cannes 2017 : Hazanavicius + Campillo + Cantet
par Jacques Kermabon, 2017-05-22

Pages d’histoire et chronique du présent

Deux films français de la compétition se penchent sur des moments du passé, Michel Hazanavicus raconte Jean-Luc Godard aux alentours de mai 1968, Robin Campillo, fait revivre l’action militante d’Act Up-Paris à la fin des années 1980, tandis que, à Un certain regard, Laurent Cantet pose sa caméra au cœur du présent.

Qui a lu une biographie de Godard ou les livres d’Anne Wiazemsky, dont Le Redoutable est l’adaptation, retrouvera, dans le film d’Hazanavicus, le fil de leur relation, l’humour de Godard, sa mauvaise foi, son sens des formules imparables, sa solitude, et n’apprendra pas grand-chose de nouveau. Au mieux, pourra-t-il apprécier le charme de Stacy Martin et l’imitation de Jean-Luc Godard par Louis Garrel.

Hazanavicus se confirme par ailleurs plutôt bon dans la mise en scène des foule – ici les manifestations et batailles de rue de Mai 1968.

Après, selon qu’on considère Godard comme un imposteur ou un maître du septième art, on s’amusera peut-être ou on supportera assez mal la façon dont Hazanavicus dépeint ces mois, où la figure la plus emblématique de la Nouvelle Vague renie tout ce qui a fait sa renommée mondiale pour, après La Chinoise, se lancer dans des expériences limites, militantes, collectives, sous la bannière du Groupe Dziga Vertov, créé avec Jean-Pierre Gorin.

Dans les ouvrages biographiques d’Anne Wiazemsky, le cinéma constitue l’arrière plan de sa

relation amoureuse avec Godard, qui se délite au fil de la radicalisation de son époux. Quelle place lui donner et quelle forme adopter quand – les OSS 117, The Artist – on excelle dans l’art du pastiche ?

La tonalité du Redoutable relève finalement essentiellement d’une adaptation sans grand relief, type « reconstitution d’époque », et colorée de moments imités de séquences plus ou moins célèbres de films de Godard. Le tranchant, la beauté, la surprise que ces effets pouvaient provoquer dans les films où ils surgissaient, sont ici réduits à une dimension décorative. Et le vague plaisir qu’on pourrait prendre à ces réminiscences ne compense pas le sentiment d’inanité que ces emprunts suscitent.

Robin Campillo, lui, ne fait pas le malin, il livre le récit d’une action collective à laquelle il a participé, il témoigne d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, qui a vu la propagation du SIDA se heurter aux préjugés et à la lenteur de la prise au sérieux de l’ampleur de cette maladie mortelle.

120 battements par minute est un film choral au sein duquel émergent quelques figures dont on va partager des moments d’intimité. Il est porteur de cet élan collectif de militants qui ont contribué à réveiller les consciences par des actions de commandos non-violentes et alterne les débats hebdomadaires souvent musclés entre eux, leurs actions proprement dites, les manifestations auxquelles ils participent (en particulier les gay pride), des scènes d’amour, des moments de danses dans des soirées qui se diluent dans des sortes de tourbillons de lumière neigeux. Les limites de ce film, juste, multiple, entraînant, émouvant, tiennent au systématisme de ce rythme d’alternance. Un peu plus court, il n’aurait sans doute rien perdu de sa force.

Robin Campillo a été le scénariste et le monteur de la plupart des films de Laurent Cantet, dont la Palme d’or 2008, Entre les murs. Ce dernier est aussi à Cannes et on pourra argumenter ad infinitum sur le principe qu’un cinéaste auréolé d’une Palme d’or figure à Un certain regard et avancer, après l’avoir vu et particulièrement apprécié, qu’il aurait eu sa place en compétition.

Il serait d’ailleurs assez conforme à l’esprit de L’atelier d’imaginer les arguments qui pourraient alors s’opposer tant le film de Laurent Cantet excelle à faire avancer de front les réflexions qui s’y affirment. L’enjeu n’est pas tant de rejouer la partition renoirienne d’un « tout le monde a ses raisons » que de restituer, d’approcher les mouvements mêmes de la pensée.

Prendre le film sous cet angle pourrait apparaître abstrait ou faire croire qu’il s’agit d’un objet théorique. Or L’atelier est particulièrement concret, d’une justesse troublante et ancré dans notre présent. Il s’ouvre par des images d’un jeu vidéo d’aventure, nous immerge dans les questionnements d’une jeunesse plus ou moins désœuvrée vivant à La Ciotat, industrie portuaire heurtée de plein fouet par des bouleversements économiques et sociaux, nous met face à la fascination qu’un certain discours d’extrême droite instille sur les réseaux sociaux.

L’unité de temps dans laquelle s’insère le film est celui d’un atelier animé par une écrivaine connue (Marina F) à destination de jeunes sans emplois et censé se concrétiser par l’écriture collective d’un roman. L’opposition entre les jeunes Provinciaux de diverses origines et la Parisienne bobo illustre une certaine fracture sociale et offre à cette fiction les ingrédients d’un film à thèse, avec, comme horizon possible, un happy end sous la forme d’une rédemption par l’art.

Tout cela est bien présent, mais en filigrane, d’abord parce que le poids de présence et la singularité de chaque personnage (les jeunes sont tous interprétés par des amateurs) prime sur tout éventuel propos général. Et parce que le film n’affirme rien. Il met en scène une pensée qui circule, oscille. On se surprend à plusieurs reprises d’entendre formaliser par un personnage des idées dont on comprend, rétroactivement, qu’elles venaient de nous effleurer confusément.

Et il y a tout ce qui est pressenti et demeure dans un non-dit. On ne saura pas vraiment ce qui motive certaines actions du personnage principal, ni ce qu’il veut vraiment, ni pourquoi il est attentif à des idées d’extrême-droite. L’atelier s’imprègne d’un humus, en restitue les effluves, et loin du schématisme des relations de causes à effets, emprunte les voies d’un principe d’incertitude.

Les questionnements qu’il agite en nous sont salutaires. L’atelier est aussi un film politique.

Jacques Kermabon

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