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Cannes 2017 : Safdie + Ozon + Ramsay
par Jacques Kermabon, 2017-05-28

À polar polar et demi

Alors que, dans les sections parallèles, les premiers prix sont décernés et qu’approche l’heure du bilan, les dernières propositions de la compétition confirment nos impressions. Il n’est pas un film qui emporte une franche adhésion et à peu près tous ont partagé les festivaliers.

Dans Good Time, Josh et Benny Safdie s’emparent des codes du polar : braquage foireux, poursuites et jeu de cache-cache avec la police, rebondissements tragi-comique comme autant de marches poisseuses descendues vers la vase de l’échec programmé.

La critique a loué l’intrusion des réalisateurs indépendants dans le film de genre et la prestation de la star Robert Pattinson, dans le rôle du cerveau dans le tandem qu’il constitue avec son frère, retardé mental (interprété par Benny Safdie).

Mais au-delà de la prestation de Pattinson en hâbleur impénitent capable d’inventer sur l’instant une histoire pour se sortir d’un mauvais pas et son art de faire tourner tout ce qu’il entreprend à la catastrophe, l’ennui gagne assez vite malgré la précipitation de la mise en scène, portée par une musique tonitruante qui surligne la plupart des scènes. Assez vite typés, les personnages, sans épaisseur, prennent la place que leur a assignée le scénario, la plupart du temps celle de faire-valoir à la star Pattinson.

Dans le droit fil du style simili-documentaire des frères Safdie, la forme de Good Time tient à servir (suivre) le plus efficacement possible le fil continu du récit déployé dans un New York pauvre, mais réaliste. Le parti pris d’un François Ozon, dans L’amant double, est au contraire de jouer de l’expressivité des éléments orchestrés. Les mouvements de caméra ne sont que rarement assujettis aux déplacements des personnages, ils affirment une expression, une tonalité, pas tant verbalisable que productive de sensations en relation avec le tressage des indices distillés à notre attention. Et les couleurs, les décors (ô miroirs et escaliers en colimaçon), les accessoires s’invitent comme autant de signifiants et contribuent à déployer le film comme un espace mental.

Fort de ses succès publics, François Ozon enchaîne les expériences thématiques et formelles, visiblement sans surmoi démesuré d’artiste et surtout avec un sens certain du jeu. Il s’agit ici d’un thriller psychologique, dans lequel une patiente épouse son psychanalyste et découvre que celui-ci à un frère jumeau caché, thérapeute aussi, mais aux charmes maléfiques. Qu’une réalité qu’on côtoie ait un double – halluciné ou pas – relève d’un motif éminemment cinématographique et offre à Jérémie Renier l’occasion de se livrer à une de ces prestations duelles toujours un peu magiques depuis Méliès.

Difficile, dans cette exploration de la psyché féminine, de ne pas songer à Hitchcock (le travail plastique sur les premières images qui passent du speculum à l’œil), Cronenberg (Faux-semblant) ou Polanski. Ozon est cinéphile, s’en amuse et se plaît à jouer avec nous, à nous perdre dans un labyrinthe psychique dont on n’est pas certain d’avoir trouvé la sortie.

La compétition cannoise s’est achevée avec You Were Never Really Here, là encore une plongée dans un thriller, un conte qui semble faire remonter des terreurs archaïques, filmé comme un cauchemar, une immersion dans la violence et les forces du mal avec le sentiment de ne pouvoir sortir de cette impasse que par la mort. Corps massif et souffrant, un marteau à la main comme arme principale, Joaquim Phoenix habite entièrement cette œuvre envoutante et douloureuse de Lynne Ramsay. Au-delà du crescendo de violence et des ténèbres qui s’opacifient et dans lesquels s’abime le personnage principal, l’enjeu de la mise en scène est de se fier d’abord aux sensations : douleur du corps meurtri figuré par Joaquim Phoenix, effets de matières, gros plans hypersensibles. La force troublante qui en émane, plus proche des puissances de la poésie que de la prose, donne à cette approche du polar par Lynne Ramsay une tonalité toute singulière et à Joaquim Phoenix la place d’un prétendant solide pour le prix du meilleur interprète.

Jacques Kermabon

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