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Annus Horribilis, le 70e anniversaire de la Grande Dame? Retour sur le Festival de Cannes
par Gilles Marsolais, 2017-06-07

Une fois passée l’excitation festivalière et neutralisé le buzz frénétique qui l’accompagne, il est bon de procéder dans le calme à une remise en perspective de cet événement majeur qu’est le rendez-vous annuel de l’industrie cinématographique à Cannes, ne serait-ce que pour réévaluer les déceptions et les coups de cœur qu’il a pu susciter.

À cet égard, la Compétition officielle fut cette année particulièrement décevante. La raison de cet état de fait n’est pas facile à cerner. Le comité de sélection s’est-il fourvoyé dans ses choix, sous prétexte de se rapprocher d’une clientèle plus jeune ou en voulant choquer à tout prix ? Cannes est-il devenu la victime d’un calendrier des échéances de production des films qui le désavantage face à d’autres festivals et d’autres plateformes de diffusion (dont Netflix) ? Ou, tout bêtement, la sélection de cette année n’est-elle pas plutôt le reflet fidèle de la déliquescence de la production mondiale ? Quoi qu’il en soit, les rares films de cette Sélection officielle méritant une distinction à un titre ou un autre se sont retrouvés au palmarès, en ordre dispersé, en compagnie de quelques intrus. Mais le 70e anniversaire que le Festival célébrait cette année ne passera pas à l’histoire pour la qualité de sa Compétition officielle.

Pour combler cette faille, rien de tel pour le cinéphile exigeant que d’aller fureter dans les sections parallèles de la manifestation, en espérant y trouver matière à se réconcilier avec le cinéma au sens propre du terme. Ce faisant, on y a découvert trois documentaires passionnants présentés Hors compétition, ainsi que des fictions imparfaites mais stimulantes offertes à la Quinzaine des réalisateurs et surtout à Un certain regard, qui a bien joué son rôle cette année. Avec les quelques films rescapés de la Compétition officielle, où auraient fort bien pu figurer L’atelier de Laurent Cantet et Un homme intègre/Lerd de Mohammad Rasoulof, on a fini par composer un tableau de chasse tout à fait acceptable.

Axé sur les activités militantes de l’Association Act Up-Paris dans les années 1990 pour alerter le public et secouer le monde de la recherche médicale, afin de favoriser l’accès aux médicaments dans le cadre de la lutte au sida, 120 battements par minute de Robin Campillo est filmé de façon classique, propre au genre, reconstituant avec justesse les réunions, les manifestations du groupe et ses coups d’éclat désespérés. Mais il se distingue surtout par son humanité et par la manière dont le réalisateur parvient progressivement à donner vie à deux personnages, Sean atteint de la maladie (excellent Nahual Pérez Biscayart) et Nathan, à l’intérieur du groupe d’activistes devenu leur famille. Incidemment, ce n’est pas un effet du hasard si Robin Campillo est depuis longtemps le collaborateur de Laurent Cantet, dont il a monté le dernier film présenté lui aussi à Cannes cette année. D’une certaine façon, dans L’atelier, la démarche de Laurent Cantet est comparable à celle de Campillo par l’authenticité que le film dégage et par le fait que le réalisateur en arrive à cerner la personnalité complexe d’Antoine, un être solitaire et distant, participant à un atelier d’écriture au milieu d’un groupe disparate de jeunes en insertion. Point de famille ici, si ce n’est sur le mode éclaté, mais la participation obligée à cet atelier devient pour certains un rite de passage au cours duquel chacun prend position face à la société et se dévoile. Amusé plutôt que séduit par l’extrême droite, Antoine fréquente épisodiquement un groupuscule ultranationaliste pour tromper son ennui. Ce qui l’amènera à conclure, au terme de sa relation ambigüe avec l’animatrice de l’atelier : « On peut tuer par désœuvrement ». Antoine consentira finalement à s’incarner autrement dans la vraie vie en s’intégrant au monde du travail, en devenant marin. Notons que tous, sauf l’animatrice, sont des acteurs non professionnels. Matthieu Lucci est une révélation dans le rôle d’Antoine. Bref, ces deux films sont de la même eau par leur approche humaniste. Mais ils tranchent singulièrement sur l’ensemble des films présentés cette année d’où émerge au plan thématique une image peu reluisante et peu attrayante du monde contemporain et de sa déshumanisation systémique.

La tentation de l’extrême droite, on la retrouve dans In the Fade de Fatih Akin, un film simpliste qui n’offre pas d’autre alternative que de répondre à la violence par la violence. Bizarrement, le retournement final privilégiant la posture terroriste contredit le discours plus positif tenu jusque-là par le réalisateur. Il y a là comme un malaise. Mais, le prix d’interprétation accordé à Diane Kruger se justifie pour l’excellence de son jeu, même si à elle seule elle ne peut sauver ce film. En effet, après une mise en place prometteuse, celui-ci, conçu comme un thriller, dégénère rapidement en s’égarant dans un long procès non crédible, avant que le réalisateur ne dévoile sa thèse de la vengeance au moyen d’une pirouette narrative peu commune.

La déshumanisation évoquée plus haut s’accompagne de la perte du sens moral des élites, de l’égocentrisme des adultes, et elle s’observe même au plan familial en lien avec le sort réservé aux enfants. Toutes choses que l’on retrouve dans de nombreux films présentés cette année. Ainsi, dans The Square, Ruben Östlund s’en prend frontalement, sur le ton de la comédie cinglante, à la rectitude politique des gens bien nantis et à leurs contradictions. L’action se déroule dans le milieu de l’art. Le jeune conservateur chromé d’un musée d’art contemporain, qui se targue d’être ouvert et tolérant en favorisant des installations « subversives et engagées »  censées nous parler des problèmes de notre temps, dévoile sa vraie nature narcissique quand un incident (le vol à la tire de son cellulaire et de son portefeuille) le prive soudainement de ses repères. Comme celui-ci est du genre à s’attirer des ennuis à répétition, le réalisateur a carte blanche pour le disqualifier. Malheureusement, le réalisateur dissémine ses quelques bonnes idées sur une durée excessive (2h20) et son film manque cruellement de rythme pour véritablement les mettre en valeur. On rit au passage, mais l’ensemble du propos finit par verser dans la complaisance, en reconduisant la vulgarité à laquelle le film prétend s’attaquer.

Sur un ton plus sérieux, le festival nous a rappelé que l’éclatement de la famille et le rapport à « l’autre » sont deux thèmes complémentaires omniprésents dans le cinéma d’aujourd’hui. Faute d’amour/Nelyubov de Andrey Zvyagingtsev (Leviathan, 2014) a fortement impressionné à cet égard. Un homme et une femme en instance de divorce se querellent pour éviter d’avoir la garde de leur fils Aliocha, afin de pouvoir refaire leur vie chacun de leur côté en toute liberté. Mais la disparition inexpliquée d’Aliocha vient brouiller les pistes, redonnant aux adultes leur part d’humanité. En plus d’évoquer la perte des repères et des valeurs de la société russe, la rudesse et la déshumanisation des rapports sociaux, ce film terrible ponctué de quelques séquences émouvantes maîtrise l’art du hors-champ tout en sachant voir ce qui se cache derrière des portes closes. Incontournable, il a obtenu le Prix du jury. Pour sa part, Une vie à l’étroit/Tesnota, autre film russe et premier long métrage de Kantemir Balagov, est plutôt l’illustration malaisée du repli identitaire d’une famille juive au bord de l’éclatement suite au kidnapping du fils et au désir d’émancipation de sa sœur. Privilégiant les décors exigus et les cadrages étouffants (sur un écran carré 1:33), le film rend bien l’idée d’enfermement de cette famille régentée par une mère traditionnaliste et rigoriste qui refuse tout contact avec « l’autre ». Jamais on ne voit celle-ci pratiquer sa religion, mais on présume qu’elle a assimilé au plus profond d’elle-même cette mentalité de repli. À force, sa fille renoncera à son désir d’intégration à la société russe pour se rallier plutôt à « sa tribu », une réalité qu’elle avait pourtant violemment dénoncée lors de sa phase d’émancipation. Un film étrange qui ne laisse pas indifférent.

Dans Un homme intègre/Lerd (qui a mérité le Prix Un certain regard, tout à fait justifié), Mohammad Rasoulof traite de la corruption en Iran qui semble généralisée. Le portrait est féroce, illustrant le principe que pour faire son chemin dans la vie, il faut « écraser, ou se faire écraser ». Aux prises avec un voisin mafieux, un honnête homme qui se débat comme un diable pour survivre, se fait un devoir de respecter la loi et de jouer franc jeu, espérant ainsi obtenir gain de cause dans le différend qui l’oppose à ce voisin infréquentable. Il apprend à la dure la réalité du fonctionnement des institutions censées le protéger, au risque de tout perdre. Avec courage et astuce, il consentira finalement à assouplir sa position morale rigide pour régler ce problème, au point même d’en arriver à renverser l’ordre établi. Le constat est cruel, impitoyable.

Bien sûr, d’autres titres mériteraient d’être cités, qui parlent de la corruption et de la perte des repères d’une société (Directions/Posoki du Bulgare Stephan Komandarev), de l’utilité d’établir le contact avec « l’autre » (Western de l’allemande Valeska Grisebach), de l’importance de s’oublier pour mieux se retrouver, comme le fait un jeune couple lituanien à l’occasion d’un voyage humanitaire vers l’Ukraine, dans Frost de Sharunas Bartas. Un road movie tout autant intérieur que géographique qui se révèle être ultimement un film d’amour. Autant de films habités par un réel désir du cinéma. Sans oublier les films de Claire Denis ou Philippe Garrel, etc. Mais, cela dit, il ne faudrait pas non plus négliger les documentaires vus Hors Compétition, tels que : Visages Villages d’Agnès Varda et Jr qui parviennent à se partager équitablement l’espace, Le Vénérable W. de Barbet Schroeder qui illustre un cas de racisme ordinaire en Birmanie à l’endroit de la minorité musulmane, et 12 jours de Raymond Depardon. Plus en forme que jamais, celui-ci a aménagé des moments de respiration à son film afin de permettre au spectateur de ne pas suffoquer devant un sujet juridico-psychiatrique déjà lourd. Ce faisant, chacun de ces moments de transition a droit à une tonalité et à une couleur appropriées à la situation. La musique inspirée est d’Alexandre Desplat.

Dans ce contexte, les deux films américains figurant au palmarès commandent au spectateur de rajuster sa grille de lecture, tellement ils semblent déphasés. Les proies/The Beguiled, troisième long métrage de Sofia Coppola, est structuré et filmé de façon classique, au point où l’on peut y voir un regard nostalgique sur l’idée de la « famille » ! Mais on aurait tort de bouder son plaisir, à moins d’être totalement insensible à la qualité de la photo et à l’humour jalonnant ce film qui après tout n’est pas qu’un simple remake du film homonyne de Don Siegel (1971, avec Clint Eastwood et Geraldine Page). Le récit privilégie cette fois le point de vue des jeunes filles plutôt que celui du soldat accueilli dans leur univers clos. C’est lui, d’origine plus modeste d’ailleurs, qui devient progressivement la proie leur permettant de s’affirmer. Le cas de You Were Never Really There, de Lynne Ramsay, est plus tordu. Joe, l’ancien militaire et agent du FBI devenu tueur à gages, qui en arrive à offrir ses services afin de retirer de la prostitution des adolescentes en s’attaquant à un réseau de politiciens pédophiles, rejoint la thématique générale de cette édition particulière du Festival de Cannes axée sur la déshumanisation de notre monde corrompu. Mais il faut comprendre que ce Taxi Driver, qui s’occupe aussi de sa vieille mère, nettoie à fond la société un peu malgré lui, balloté qu’il est comme un fétu de paille d’un milieu glauque à un autre au gré de ses contrats. Sa vie est filmée comme un cauchemar et ses fantasmes en arrivent à contaminer la réalité, alors que ses exploits meurtriers sont ostensiblement stylisés « à la Tarantino ». Que se passe-t-il donc dans la tête de Joe ? Il n’en demeure pas moins que Joaquin Phoenix parvient à imposer son personnage au milieu de ce brouhaha. « Où allons-nous ? », se demande-t-il philosophiquement à la toute fin du film, en présence de l’adolescente qu’il a réussi à tirer des griffes du mal…

Autant de titres à surveiller, tout compte fait !

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