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Fantasia 2017 - Blogue 1
par Céline Gobert, 2017-07-20

Voilà une semaine que le Festival Fantasia bat son plein, et ce sont les films indépendants américains autour de jeunes figures masculines tourmentées qui se sont démarqués de la programmation. Plusieurs d’entre eux, dont les intrigues se déroulent à des époques très différentes (les années 1990, l’ère Trump ou encore la fin des années 1970) sont tout particulièrement intéressants.

Super Dark Times, notamment, le premier film de Kevin Philips, a su impressionner par son étonnante maîtrise d’un sujet éculé (l’angoisse de la jeunesse). Zach (Owen Campbell) et Josh (Charlie Tahan), adolescents typiques des années 1990, sont les personnages principaux de ce coming-of-age dostoïevskien qui pousse l’image naturaliste aux frontières du thriller sanglant. Leur vie se partage entre l’école, les balades à vélo et les fêtes entre amis… jusqu’au drame. L’œuvre s’impose en premier lieu comme une peinture jouissive des années 1990 qui ne sent jamais la reconstruction forcée (comme peut l’être la série nostalgique Stranger Things pour les années 1980). On y entend The Cranberries, Donna Lewis, on y aperçoit Clinton, des téléphones fixes, des vieux jeux vidéo. Comme chez l’auteur russe, les malheureuses aventures des protagonistes les forcent à adopter un positionnement moral, à choisir entre le bien ou le mal. Philips fouille la nature humaine : le quotidien, les tourments, les pensées, les inclinations de chacun. Une influence gothique, comme chez le romancier, se révèle dans les atmosphères noires des paysages embrumés, des bois menaçants et humides, ou encore dans les scènes cauchemardesques qui troublent le calme apparent de cette petite bourgade américaine. Les sempiternels thèmes de l’innocence perdue et de l’adolescence masculine tourmentée, quant à eux, sont traités avec un grand soin visuel, et une efficacité notable, tout notamment dans la façon dont Philips utilise l’espace pour enfermer ses personnages.

Si Super Dark Times explore les angoisses de l’ère Clinton, Tilt de Kasra Farahani peut se vanter d’être l’un des premiers, si ce n’est le premier, film d’horreur de l’ère Trump. L’idée s’impose d’ailleurs non sans une pointe d’humour noir, dans une séquence où la femme effraie son copain, un masque de Donald Trump sur le visage (et ça marche). Le film suit un documentariste fauché et futur papa (Joseph Cross) qui s’enfonce dans la folie à mesure qu’avance son œuvre sur l’âge d’or de l’Amérique des années 1950. Les interventions de Trump, à la télévision, rythment la descente aux enfers d’un homme apeuré, piégé par le conformisme de la vie à deux, dégoûté du capitalisme et de la société de consommation. Farahani inscrit son film au cœur d’un climat de haine qui ne valorise pas l’individu, encore moins les artistes. Les monstres ici, ce sont les responsabilités qui écrasent peu à peu le père en devenir. Le glissement progressif du protagoniste vers la démence est bien amené, notamment par une multiplication de scènes nocturnes inquiétantes, à la tension palpable, qui accentuent la sensation de claustrophobie du personnage. L’ensemble est efficace, quoiqu’un peu explicite et démonstratif. Pour ceux qui n’auraient pas compris que le personnage étouffe et voudrait bien prendre un ticket pour le bout du monde, le réalisateur lui fait voir les lettres AIR dans sa soupe, écrit un EXIT sur son frigo. La charge politique et sociale, bien qu’également soulignée à gros traits, n’en demeure pas moins puissante : l’Amérique est en ruine, n’est plus une terre d’espoir, mais celle de la pauvreté, du racisme, de la haine de l’autre. Symboliquement, l’homme en colère finira par agresser tout ce qui lui fait peur : l’itinérant dans la rue, les jeunes gars noirs du coin de la rue, et sa femme enceinte. Glaçant.

La réponse à l’angoisse sourde de Tilt, voire peut-être même la recette du bonheur, est  à trouver dans l’étonnant Brigsby Bear de Dave McCary dont les prémisses dramatiques à la Room de Lenny Abrahamson sont rapidement transcendées par le ton naïf et le positivisme de l’ensemble. Le film suit le personnage de James (Kyle Mooney), kidnappé quand il était enfant et élevé dans un bunker à l’abri des regards par un couple (Mark Hamill et Jane Adams). Parmi ses seules distractions, son faux père tournait pour lui une fausse émission TV «Les Aventures de Brigsby Bear» qu’une fois libéré James veut continuer à produire. À son meilleur, ce feel-good-movie, véritable lettre d’amour au cinéma et au pouvoir thérapeutique de la création, rappelle l’âme des œuvres de Michel Gondry, avec ces films réalisés avec trois bouts de ficelle, et son équilibre sensible entre humour, tendresse et tragédie de l’existence. Le film, qui s’appuie sur le décalage entre l’innocence de James et une plus âpre réalité pour faire rire, déroule simultanément plusieurs fils conducteurs captivants : la sublimation des angoisses par l’art, l’obsession enfantine pour des héros de fiction (la présence de Mark Hamill au générique renverra d’ailleurs de nombreux spectateurs à leur passion pour Star Wars), ou encore l’importance de créer du lien avec autrui pour grandir. Au final, Brigsby Bear est un film sur ce qu’il faut pour faire un film : beaucoup de motivation, un amour inconditionnel pour la création, et … une équipe de passionnés!

Bien plus sombre, My Friend Dahmer de Marc Meyers, présenté au Festival Tribeca 2017, déroule une reconstitution de la fin des années 1970 et observe au contraire les ravages de la solitude. Adapté du roman graphique de Derf Backderf et tiré de l’histoire vraie du psychopathe cannibale Jeffrey Dahmer qui a confessé avoir tué, violé puis mangé 17 jeunes hommes, le film recentre son intrigue sur l’adolescence du tueur, tentant de saisir les germes du mal en gardant l’horreur hors-champ. C’est avant tout la performance époustouflante de la vedette Disney Ross Lynch, qu’on n’imaginait pas dans un tel rôle, qui se démarque d’un film formellement plus consensuel. Meyers ne tente pas de répondre à la question «comment devient-on un serial killer?», et c’est tant mieux, pas plus qu’il ne tente d’expliciter l’influence de l’époque et de l’entourage de Dahmer sur sa santé mentale. À la place, la caméra s’entête à rester collé au blondinet bizarre, distillant peu à peu le malaise en s’attardant sur des détails, qui, mis bout à bout, esquissent un portrait inquiétant du jeune homme : sa fascination pour les carcasses d’animaux morts, son homosexualité latente, son étrange obsession à mimer des convulsions pour amuser ses camarades de classe. La gestuelle de Lynch/Dahmer ainsi que son corps musclé, arc-bouté, comme gonflé de mille émotions et désirs inavouables qu’il ne peut exprimer hantent le film, font grossir l’angoisse mimiques par mimiques, et laissent entrevoir les démons intérieurs qui tourmentent le futur tueur.

 

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