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FNC 2017 - Blogue 3
par Charlotte Bonmati-Mullins , 2017-10-08

Pour cette 46ème édition, le FNC s’engage à nouveau à renouveler le cinéma classique, que cela passe par le métissage des genres et l’implosion de leurs codes (dans Laissez bronzer les cadavres d’Hélène Cattet et Bruno Forzani), ou par l’emphase mise sur la (dé)construction identitaire, individuelle et sociale (en particulier dans le rafraichissant récit d’apprentissage de Léa Mysius, Ava). Suivant cette même énergie, le Western de Valeska Grisebach incorpore ainsi les codes et les thèmes du western pour mieux les faire siens, en les faisant résonner avec une réflexion sur les failles de l’homme et de l’Europe. Quant au Eye On Juliet de Kim Nguyen, il tente plutôt de sonder les prémices d’une histoire d’amour, à l’ère des nouvelles technologies, en faisant converger deux destins que tout oppose, à cheval sur deux continents. 

Plus d’une décennie après l’acclamé Sehnsucht (2006), Valeska Grisebach nous revient donc à la réalisation avec un troisième long-métrage, élaboré suivant une méthode de travail qui lui est chère: un tournage collaboratif à travers lequel le canevas de départ sera modelé au gré des acteurs, tous non-professionnels, et ce de façon à ce que les frontières entre fiction et réalité s’amenuisent jusqu’à s’estomper presque. Avec cette approche, la cinéaste allemande rejoint ce qu’a pu faire Stéphane Brizé dans La Loi du Marché (2015) (un seul acteur professionnel entouré d’interprètes non-professionnels incarnant leur propre fonction), dans cette volonté de réalisme social à la fois radical et humaniste. Le western apparait alors moins comme un exercice de style qu’un moyen de questionner le destin d’une région à travers celui d’un individu. Autrement dit, interroger la balkanisation en explorant la construction identitaire masculine d’abord, avec ce qu’elle peut impliquer au niveau des rapports de pouvoir (avec les chevaux et les femmes comme monnaie d’échange principale), puis d’aborder le mythe, non pas celui de la conquête de l’Ouest, mais plutôt celui, factice car mouvant et tendu, de l’Europe du Sud-Est, aux prises avec de constants conflits ethniques et religieux. Dans la même logique de réappropriation des codes du genre, la figure d’un ancien légionnaire se substitue à celle du cowboy solitaire :  Meinhard (Meinhard Neunmann, livrant là une prestation grandiose), dont on ne saisira jamais grand-chose, si ce n’est son ambiguïté constante. On sait d’où il vient, on ne sait pas vraiment en revanche où il va, tour-à-tour héros et anti-héros fordien, du John Wayne du western de l’âge d'or (dans Stagecoat, en 1939) à celui du western crépusculaire (dans The Man Who Shot Liberty Valance, en 1962). Une dimension très erratique du personnage que le montage de Bettina Böhler vient justement renforcer, notamment lors de cette ellipse temporelle montrant d’abord Meinhard déclarer que la violence n’est pas son truc, pour le voir finalement dégainer son cran d’arrêt dans la scène suivante. Aussi changeante que la moralité de Meinhard, la nature sauvage de Western est ici souveraine, tantôt lumineuse et enveloppante, tantôt sombre et menaçante. La direction photo de Bernhard Keller n’a pas son pareil pour en saisir l’ubiquité, et magnifier les paysages de la campagne bulgare, à la fois hostiles et accueillants. Les séquences tournées au clair de lune, tandis qu’apparaissent les premières lueurs de l’aube, sont de ce point de vue d’une beauté particulièrement saisissante.

Loin de l’équilibre sensible de Western, le dernier film de Kim Nguyen pêche lui par un gros manque de concision, des interprétations inégales et surtout, un romantisme qui, contrairement à la finesse qu’on lui (re)connait d’habitude, finit par s’enliser dans un sentimentalisme artificiel. À la différence de Rebelle (2012) qui dressait un portrait tout en sensibilité d’une enfant-soldat, en se maintenant toujours à la lisière du documentaire et du réalisme magique (dans la veine du cinéma de Souleymane Cissé), le coeur pur que l’on sent palpiter derrière Eye on Juliet est ici étouffé par un trop-plein de bons sentiments. On y suit les pérégrinations d’un jeune opérateur d’hexapodes qui, d’une salle de contrôle au beau milieu de Détroit, est chargé de surveiller un pipeline américain en Afrique du Nord. Or plutôt que de surveiller d’éventuelles fuites d’or noir, Gordon se prendra plutôt à épier les moindres faits et gestes d’Ayusha (une Lina El Arabi trop partiellement habitée), une jeune marocaine cherchant désespérément à fuir un mariage arrangé, et à rallier l’Europe afin de pouvoir vivre au grand jour une histoire d’amour qu’elle aura elle-même choisie. L’amoureux transi cherchera alors par tous les moyens à aider la jeune femme, et à outrepasser par là même les distances de cette relation platonique. Malgré ses maladresses, Eye On Juliet propose malgré tout quelques passages truculents et quelques fulgurances d’écriture (une discussion sur la sexualité entre deux hexapodes dont l’un est en train de surchauffer, ou encore le sermon d’un superviseur envers son employé, l’encourageant vivement à troquer le terme « pacifique » pour « suspect »). Notons également que la prestation reposant presque uniquement sur les épaules de Gordon (interprété par Joe Cole) est on-ne-peut-plus solide. Un film léger, donc, qui restera néanmoins une déception au regard de ce dont est capable Kim Nguyen.


Western : seconde séance du film dans le cadre du FNC le mardi 10 octobre à 14h30 au Cineplex Odeon Quartier latin

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