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Cinéma québécois
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La parole migrante de Michka Saäl
par Gérard Grugeau, 2017-10-20

Texte lu à la Cinémathèque Québécoise le 19 octobre 2017 à l’occasion de la présentation de l’essai documentaire, Spoon, qui était à l’affiche de l’édition 2015 des RIDM.

Michka serait heureuse de vous voir aussi nombreux ce soir. Et elle serait d’autant plus touchée que le film est montré à la Cinémathèque, dans une salle qui apparaît dans son long métrage de fiction, La position de l’escargot (1998), alors que son héroïne, Myriam, assiste à une projection de À tout prendre de Claude Jutra, œuvre moderne et ô combien visionnaire de ce Québec métissé à venir que la cinéaste chérissait tant.

J’ai appris le départ de Michka alors que je séjournais en France l’été dernier. Par l’intermédiaire de Nathalie Saint-Pierre, amie de longue date de la cinéaste, je suis entré en contact avec Mark Foss, son compagnon. Je faisais alors remarquer à Mark que, à titre de critique, je me rendais compte que j’avais souvent écrit sur les films de Michka. Cet état de fait m’a bien sûr questionné… mais la réponse à cette fidélité s’est imposée à moi très rapidement : Michka et moi étions tous les deux des immigrants, des déracinés, et donc dans une multiplicité d’être curieuse de la pluralité du monde.

Peu importe au fond les raisons de notre exil réciproque, nous partagions bien évidemment tous les deux – comme tous les exilés – de multiples appartenances, une même identité nomade, une identité rhizome comme disait Gilles Deleuze. C’est-à-dire une position où la parole migrante donne lieu à un regard de l’entre-deux, et à une mémoire de l’interstice comme la nomme l’écrivaine Régine Robin dans ses écrits, notamment dans La Québécoite. On pourrait dire aussi que nous partagions un état d’être à vif et sensible à toutes les injustices de ce monde, comme vous allez le voir ce soir dans Spoon, Ce n’est sans doute pas un hasard d’ailleurs que Michka se soit intéressée en 2004, dans son documentaire Zéro tolérance, au profilage racial et à la violence policière vis-à-vis des minorités visibles au Québec. Amour du Québec, souci d’un Québec pluraliste qu’elle exprimait ainsi : « On peut se demander à quoi ressembleraient l’Amérique et le cinéma américain sans ses cinéastes immigrés européens d’avant-guerre, ou la France et le cinéma français d’aujourd’hui sans sa nouvelle génération de Maghrébins et d’Africains, ou le Québec et le cinéma québécois de demain sans ses nouveaux cinéastes immigrés. Je me souviens d’avoir lu, il y a plusieurs années, dans la revue Lumières, un texte de Jean Chabot qui parlait des immigrés québécois d’une si belle et rare façon que, en plus de l’émerveillement que m’avait apporté son film, Voyage en Amérique avec un cheval emprunté, il me fit lui vouer une admiration éternelle1. »

Mon premier souvenir de Michka est lié à son premier court métrage, magnifique, présenté au Rendez-vous du Cinéma Québécois en 1989, où il avait remporté le Prix Normande Juneau. Son titre : Loin d’où. Un film écartelé entre la terre d’origine (la Tunisie) et la terre d’élection (le Québec). Un film qui, sur le mode de la sensation, multipliait les correspondances entre l’ici et l’ailleurs, la neige et le sable du désert, la musique chaude de l’Africain Abdullah Ibrahim et les rafales d’un hiver de force difficile à apprivoiser. Avec une voix off qui tentaient d’habiter des images encore sans réelle appartenance, la cinéaste parvenait à traduire, avec toute la sensibilité inquiète qui la caractérisait, le sentiment de l’exil. Ce faisant, elle faisait don de son regard et de son cinéma au Québec. Une longue histoire qui allait durer jusqu’à tout récemment. Elle disait à l’époque : « Après Paris, le rythme de la vie au Québec me paraissait africain. Peut-être est-ce un peu plus difficile d’ailleurs de se retrouver avec sa propre schizophrénie dans un pays où l’identité de chacun est une profession de foi politique et où la musique de la langue parlée est souvent différente de celle de la langue écrite. Peut-être que mes propres étapes de cheminement se doublent, en s’inscrivant dans celles d’un pays qui cherche au quotidien la distance juste face à son histoire. » Souci du Québec là encore, un Québec en quête de lui-même.

Dans L’arbre qui dort rêve à ses racines, réalisé en 1991, Michka Saäl dressait le portrait de deux femmes immigrées devenues amies, l’une juive (la réalisatrice) et l’autre arabe (la poète Nadine Ltaif). Sur un mode intimiste et personnel, le film donnait lieu à une réflexion plus large sur l’immigration. Mais si je mentionne ce film, c’est parce que les propos à l’écran d’Alexis Nouss, auteur et professeur de linguistique, pourraient bien être emblématiques de la démarche artistique de la cinéaste. Nouss y parle en effet du choc esthétique que lui procure l’écriture hébraïque, car il y voit un équilibre harmonieux entre le blanc et l’imprimé du livre, entre une cohabitation du plein et du vide qui suscite des questions et invite le lecteur à s’inscrire dans la page. En fait, pour le lecteur, comme pour le spectateur, le livre ou le film permet d’investir les blancs, l’espace entre les cultures pour aller à la recherche de soi-même et trouver un sens à la vie. Toujours, chez la cinéaste, cette même idée de l’exil comme construction identitaire qui travaille la mémoire dans l’entre-deux, interroge le présent comme trace du passé, tout en sollicitant le regard actif du spectateur.

Spoon 2 s’inscrit aussi dans cet entre-deux. Un entre-deux du regard et de la langue, un entre-deux des cultures qui s’avère également celui de la transversalité des arts. La poésie habitait le film China Me3, tourné en Chine et présenté en 2014. Le théâtre et la littérature structuraient Prisonniers de Beckett (2005), un documentaire-enquête qui s’attachait à la vie de détenus touchés par la grâce du théâtre. En visitant des prisons californiennes pour ce film qui se tournera finalement à Kumla, en Suède, Michka fait la connaissance de Spoon Jackson, un Afro-Américain condamné à la prison à vie à l’âge de 19 ans. De cette rencontre impromptue va naitre un échange épistolaire et une amitié indéfectible. Transversalité des arts donc, Spoon alliant ici avec finesse poésie, musique et danse pour là encore traduire l’exil, l’exil intérieur dans le cas présent. Puisque Spoon Jackson trouve dans l’écriture ce qui le fera exister, le fera sortir du cercle vicieux de l’enfermement et de la stigmatisation où il n’est « qu’une ombre boxant la mort » alors que dans sa vie, au-dehors comme au-dedans, tout n’a été pour lui que barbelés, clôtures et grilles.

Entre les différents arts, entre le noir et le blanc, l’ombre et la lumière, entre le choc régénérateur des images et des sons, la cinéaste travaille la matière comme un canevas jazzé. Et à l’ombre des mots scandés, Spoon se forge une identité qui va se matérialiser magnifiquement dans une séquence où Real, le livre d’un grand poète, va naitre sous nos yeux. Au-delà de l’intime, Spoon est aussi un film terrible sur l’Amérique et son impensé historique par rapport à la question raciale. Le film est un cri de révolte sans fin qui résonne au diapason des mots meurtris de celui qui se réclame avec rage de ses frères de lutte. Dans cette œuvre de résistance, la cinéaste et son compagnon d’exil révèlent leur appartenance à une même communauté d’esprit, une communauté d’esprit solidaire de tous les parias de ce monde. Comme vous allez le découvrir maintenant, Spoon est un magma de sensations où cinéma, poésie et musique unissent leurs champs vibratoires pour conjurer la brutalité du réel, nommer l’indicible et réitérer une foi inébranlable en la vie et en l’humanité.

Pour terminer, je vous laisse sur ces quelques mots de Michka :

« Si l’on a connu tôt la différence et l’isolement, et pris le pas d’un certain exil intérieur, d’une conscience enfantine d’un soi exilé au pays de l’Autre, au pays des familles normales, des adultes bienveillants, des histoires simples, des langues maternelles, alors l’exil géographique vient simplement s’ajouter à ce sentiment grandi en même temps que lui, et en devient une forme constitutive. Avec le premier exil commence l’apprentissage du deuil, le deuil de la lumière, de l’air, du parfum d’une maison, du chant d’une langue. Le premier deuil entraine tous les autres et on aborde la vie avec le rythme de ces morts. Sans que cela soit nécessairement recouvert de tristesse, plutôt de la gravité précoce d’avoir à choisir entre courir après le rêve d’une vie autre… ou bien puiser dans le terreau de la sienne pour la réinventer. On en arrive alors peut-être à aimer davantage un poème, un film, la représentation de la vie, que la vie elle-même. »

 

1. Les citations de Michka Saäl sont tirées d’un entretien qu’elle avait accordé à 24 images dans le cadre du dossier Cinéma et exil, no 106, printemps 2001, p. 28-32

2. Le DVD de Spoon était offert aux abonnés avec le no 183 de la revue. 

3. Non distribué à ce jour, le film China Me est reprogrammé cette année aux RIDM en hommage à la cinéaste : vendredi 17 novembre, à la Cinémathèque Québécoise, à 18h

 

 

 

 

 

 

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