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RIDM 2017 - Blogue 1
par Gilles Marsolais, 2017-11-10

La programmation des RIDM nous plonge d’emblée dans des univers disparates qui explorent le mal-être de l’humanité et qui ont en commun d’échapper à la normalité de diverses façons. Nous avons l’embarras du choix parmi les divers titres proposés.

Manic, film québécois de Kalina Bertin, aborde sans détour la réalité du dysfonctionnement mental qui peut affecter plusieurs membres d’une même famille. La cinéaste, que l’on voit brièvement à l’écran, est bien placée pour explorer ce mal-être puisqu’il s’agit de sa propre famille, du grand-père aux petits enfants. Elle s’arrête plus particulièrement à son frère François et à sa soeur Félicia, psychotiques, ainsi qu’à leurs relations actuelles à la fois aimantes et tendues. Pour comprendre, elle s’emploie à remonter dans le temps et l’espace jusqu’à la source du mal de ce clan. Son film est structuré comme une poupée russe qui, en allant de surprise en surprise au cours de cette quête de la vérité, dévoile progressivement tous les tenants de cette réalité complexe. Au centre, George Dubie, le « papa » aux multiples personnalités, connu sous de nombreux prénoms, exerçant on ne sait trop quel métier et dont la réalisatrice ne conservait qu’un vague souvenir. De la période hippie insouciante de celui-ci à Hawaï dans les années ’70, en passant par l’enfance de celle-ci à Monserrat dans les années ’90, jusqu’à leur vie présente à Montréal et ailleurs les cinq épouses et les quinze enfants de ce mégalomane, dont on découvre l’existence mouvementée au fil du récit, en auront vu de toutes les couleurs. Mais, faut-il s’en étonner, leurs souvenirs sont parfois contradictoires. Fondamentalement, à l’origine du dysfonctionnement familial se trouverait Moïse (l’un de ses surnoms de ce père-époux-amant polymorphe) qui se croyait alors investi d’une mission. Gourou entouré de disciples, régnant sur un temple, il était la réincarnation de Jésus et sa femme rien moins que la Vierge Marie, tandis que les enfants étaient des anges à ses yeux ! Diagnostiqué bipolaire au début des années ’80, à l’occasion d’un procès qui lui valut une condamnation de trois ans, il fut assassiné quelque vingt ans plus tard au terme de sa cavale. En fait, comme il se doit, on s’y perd un peu dans la chronologie. La mère de la réalisatrice, alors que celle-ci n’avait que cinq ans, a donc fui cet homme avec ses enfants pour refaire sa vie à Monréal. Au cours de son enquête où le passé et le présent s’entrechoquent, Kalina Bertin multiplie les retours en arrière, au point d’en faire le moteur de son film, au fur et à mesure qu’elle découvre des pans entiers de la vie de ce père absent dont elle ignorait presque tout. Du coup, un flashback nous apprend que déjà son propre grand-père, instable et alcoolique, confondait le rêve et la réalité. Puis, nous apprenons que la vie dans les îles fut en réalité plutôt chaotique, contrairement à ce que peuvent laisser croire les films de famille en 8 mm vus précédemment montrant des enfants en liberté dans un cadre paradisiaque. Pourtant, certaines ex-épouses et maîtresses témoignent du charisme indéniable de cet homme contrôlant qui les a bernées, etc. Troublant ! Pour illustrer l’impact dévastateur de ce dysfonctionnement d’origine génétique et ses répercussions sur toute la famille, la cinéaste va jusqu’à montrer, sans complaisance, un ou deux épisodes où son frère bipolaire en crise s’exerce aux lancers de couteaux dans la maison. L’empathie manifeste de celle-ci à son égard nous évite de le juger, même s’il avoue ne pas prendre pas quotidiennement son lithium et consommer parfois des « substances ». Bref, dans ce long métrage documentaire tout à fait réussi, qui est aussi son tout premier film et qui joue pour elle le rôle d’une catharsis, Kalina Bertin mène à bon port cette entreprise délicate et fascinante visant à rassembler et à recoller les pièces d’un puzzle familial complexe et à remonter à la source probable du mal-être qui affecte tout le clan familial sur plusieurs générations.         

Pour sa part, Ziad Kalthoum, qui aborde aussi la question du mal-être, nous entraîne dans une toute autre direction avec Taste of Cement. Dans ce film d’une rare beauté, qui évite le piège de l’esthétisme, il en impose par son approche empreinte de noblesse, par la qualité de son regard sur une réalité déchirante. Au lieu de s’empêtrer dans un réseau inextricable de chiffres, d’informations et d’explications au sujet d’une situation catastrophique qui semble ne plus avoir de signification, à savoir ici la destruction d’un pays, la Syrie, notamment par son propre gouvernement, le cinéaste a choisi de rendre un vibrant hommage aux survivants en exil de cette guerre interminable, en prêtant attention à certains d’entre eux employés dans le secteur de la construction. Ceux-ci, de jeunes hommes otages d’une situation qui leur échappe, vivotent en reconstruisant un pays voisin, le Liban, alors que le leur est devenu un vaste champ de ruines. Souvenirs, rêves et réalité en arrivent à fusionner dans l’esprit de ces êtres brisés dont la vie a basculé irrémédiablement. Il n’y a pas de rage dans le regard triste et nostalgique de l’un d’entre eux, il faut plutôt y voir le reflet d’une cassure, de la conscience qu’il a de la perte de son innocence et de son identité. Sobrement, une voix off fragmentaire tente de raviver chez lui l’espoir du rêve à reconstruire, ne serait-ce que pour assurer en quelque sorte la permanence du désir de filiation paternelle. Mais la beauté des images et l’intelligence du montage et de la réalisation rendent cette lecture encore plus cruelle. Aussi, cette approche n’est pas désincarnée pour autant. Un seul plan, évoquant le « couvre-feu pour les Syriens », nous permet de prendre la mesure de l’humiliation et de l’exclusion dont ceux-ci sont victimes dans le contexte particulier de la société libanaise (constituée pour le tiers de réfugiés). Tandis que la réitération de leurs gestes au quotidien, dans un silence absolu, et l’illustration pudique de leurs conditions de vie misérable les désignent comme de nouveaux esclaves robotisés. Réduit au chantier de construction de l’aurore au couvre-feu, l’espace vital de cette main-d’oeuvre corvéable à volonté est délimité comme un univers carcéral. Seul surnage la portée du regard vers l’horizon. Mais, au final, le rapprochement audacieux entre la flèche d’une grue à tour virevoltant au milieu des nouveaux gratte-ciels et le canon d’un tank se faufilant parmi des bâtiments en ruines indique avec force la futilité de cette situation absurde.

Quant à Caniba de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor (Leviathan), il peut décontenancer, ne serait-ce que par son sujet délicat, le cannibalisme. Mais, retenons déjà que les cinéastes explorent avec audace la relation quasi gémellaire qui unit les deux frères Sagawa : Issei et Jun, l’aîné qui permet aux cinéastes d’accéder à l’univers impénétrable de son cadet anthropophage. Il en sera question ici sous peu, et 24 images y reviendra dans son numéro 185.


Manic de Kalina Bertin est projeté le vendredi 10 novembre à 20h30 au Cinéma du Parc et le mercredi 15 novembre à 20h30 à la Cinémathèque québécoise.

Taste of Cement de Ziad Kalthoum est projeté le vendredi 10 novembre à 20h à la Cinémathèque québécoise et le vendredi 17 novembre à l’Université Concordia.

Caniba de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel est projeté le vendredi 10 novembre à 20h15 au Cineplex Odeon Quartier Latin et le samedi 18 novembre à 15h au Cineplex Odeon Quartier Latin.

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