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RIDM 2017 - Blogue 3
par Charlotte Bonmati-Mullins , 2017-11-13

Pour souligner cette 20ème édition avec panache, les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal s’engagent plus que jamais avec le réel et ses différentes facettes, politique et/ou intimes. Pour celle qui prend la plume aujourd’hui, les RIDM s’ouvrent sur deux films de la section Portraits: des portraits individuels, oui, mais dont la justesse et la sensibilité tout humanistes servent de véritables caisses de résonance, en rendant également compte d’une série de fêlures collectives. Des portraits d’enfants, aussi, mais des enfants qui n’en sont déjà plus, tant le sytème qui les entoure est troué: que cela soit l’institution religieuse, les différentes autorités parentales et gouvernementales, dans Communion d’Anna Zamecka, ou les instances judiciaires, politiques et sociales dans The Other Side of the Wall de Pau Ortiz.

Chez les catholiques, la première communion est un rite de passage de l’enfance à l’adulte. De ce fait même, elle incarne aussi une profession de foi, à travers laquelle les enfants devraient prendre conscience du fait qu'ils sont nés pécheurs et que le Sacrement du Pardon est justement là pour qu’ils confessent leurs péchés. Mais pour Ola, la jeune fille forcée à jouer la petite mère dans Communion, le Sacrement de l'Eucharistie de son frère autiste, Nikodem, représente surtout une bonne nouvelle: le retour de sa mère, Magda, et pour de bon cette fois-ci, espère t-elle en vain. 

Pour la jeune réalisatrice polonaise, Anna Zamecka, l’occasion est d’abord et avant tout de raconter l’histoire d’Ola. D’autant plus que la situation familiale de cette dernière fait écho à la sienne. En atteste une sensibilité à fleur d’images, qui contrairement aux adultes entourant Ola et Nikodem, reste toujours là, à leurs cotés, bienveillante. La séquence de la première visite de l’assistant social l’illustre à merveille, puisqu’elle est centrée sur le visage d’Ola, qui ment alors moins pour couvrir les beuveries de son père, que pour protéger une famille déjà esquintée par le système (ici, la religion, omniprésente, l’école et les adultes).

Le premier film de Zamecka déplore donc moins des dysfonctionnements individuels que des manquements collectifs: avec un système complètement défectueux, vaguement encadré par des figures d’autorité se dérobant sans cesse. L’autisme de Nikodem par exemple, n’est jamais mentionné. Non pas pour éviter l’ostracisme du jeune garçon, mais plutôt parce que tant et aussi longtemps qu’il n’est pas nommé, son trouble n’est pas non plus pris en charge; pour les adultes autour de lui, de son père à son professeur de religion en passant par sa mère ou l’assistant social, il s’agit donc là d’une énième façon de s’esquiver. La vidéo de la communion de Magda, tandis qu’elle était à peine plus vieille que Nikodem, est d’autant plus troublante qu’elle semble faire écho à deux autres scènes, celle de l’ouverture où l’on peut voir Nikodem se battre pour enfiler sa ceinture et celle où Ola lutte à son tour avec la fermeture éclair de sa robe. En effet, dans les trois scènes, un oeil ou une oreille attentive peuvent déceler la présence d’un adulte, qui est là sans jamais vraiment y être.

Le fond épouse alors la forme, Ola devient le double d’Anna et comme le lance Nikodem recroquevillé à la fois dans son bain et dans son monde, la fiction se substitue à la réalité. Puisque la caméra parait « invisible », à la fois voyeuse des évènements présents et révélatrice de ceux à venir.

Finalement, même si sa structure narrative et formelle se referme sur elle-même, on peut nous aussi espérer que le destin d’Ola ne soit pas figé, et que si elle est condamnée à perdre innocence et pureté comme sa mère avant elle, la présence bienveillante de la documentariste peut représenter sa ligne de fuite; son moyen à elle de ne pas perpétuer une forme d’indifférence et d’abandon à l’égard des générations de femmes à venir. Car au-delà de l’exercice cathartique qu’un tel film représente, nous pouvons aussi y voir un véhicule d’émancipation; comme un miroir tendu, qui à défaut de nommer, voit et montre.

Bien qu’il soit, lui, moins brillant et maitrisé sur le plan formel,The Other Side of the Wall de Pau Ortiz n’en reste pas moins un documentaire particulièrement réussi. Dans la lignée de Communion, le réalisateur y explore les tenants et aboutissants des enfances sacrifiées, en soulignant lui aussi les dysfonctionnements qu’entretient le patriarcat, autant chez les garçons, forcés d’endosser des habits trop grands et trop pesants de pilier de famille que chez les filles, condamnées au rôle de mère et donc confinées à la sphère domestique. Dès la première séquence, Ortiz pose déjà le contraste entre l’enfance préservée des deux chérubins de la famille Ricco, qui s’amusent à poursuivre un poussin lui aussi orphelin, tandis que les deux aînés, Alejandro (18 ans) et Rocío (13 ans) se disputent à propos des responsabilités que chacun d’eux devra désormais assumer; et ce, en attendant que l’incarcération préventive, mais surtout arbitraire, de leur mère prenne fin. Désarmants de gravité et de spontanéité, Ale et Rocío se livrent régulièrement à la caméra: celle-ci leur autorisant momentanément à faire part de leur doute autant que de leur crainte, alors que le reste du temps, ils s’échinent à faire bonne figure à la fois à leur mère et à leurs cadets. L’espoir est à double tranchant, confiera Alejandro lors d’une de ces confessions où il avoue aussi être tiraillé entre l’envie de « faire le mur » comme son père avant lui (et d’ainsi laisser sa famille éclatée entre le Honduras, Palenque et le Mexique), et celle, plus forte du moins pour l’instant, de préserver autant que possible les deux plus jeunes. Plus que réussi, le propos de Ortiz est nécessaire, en ce sens qu’il est des rares documentaires à aborder la question des migrants d’Amérique centrale en sol mexicain; avec les difficultés qu’une telle problématique peut impliquer (injustices sociales, griefs divers et variés, statuts sociaux et économique, etc. ). Puisque qui sait, au fond, si un autre mur se dresse encore de l’autre côté de celui-ci? Le titre autant que la séquence finale laisseront finalement la question en suspend, le temps que cette famille puisse se retrouver et s’étreindre enfin.  

 

Communion sera projeté une seconde fois vendredi 17 novembre à 18h15 à la Cinémathèque québécoise. 

The Other Side of the Wall sera projeté une seconde fois dimanche 19 novembre à 20h au Cinéma du Parc.

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