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RIDM 2017 - Blogue 5
par André Roy, 2017-11-15

Il est vrai, comme le disait Gilles Marsolais dans le premier blogue sur les RIDM, ce festival nous plonge dans des univers disparates, peut-être encore plus avec Cielo de la Québécoise Alison McAlpine et El mar la mar des Américains Joshua Bonnetta et J.P. Sniadecki. Ce sont des films dans lesquels le ciel et le désert occupent une grande place, films qui, entre rêve et réalité, nous montrent la poésie derrière toute chose. Leurs réalisations renouvellent le documentaire.

Filmé au nord du Chili, dans le désert d’Atacama, ce premier long métrage documentaire de McAlpine est un dialogue avec les étoiles qui protègent, selon les mythes de ses habitants, les hommes et les femmes. Pour ces derniers comme pour les astronomes qui les observent, la vie du ciel est plus urgente que celle de la terre. La réalisatrice fait en sorte que ces deux groupes, résidents et scientifiques qu’elle a approchés, participent à parts égales à cet hommage frémissant aux constellations qu’est Cielo.

Comme le magnifique Nostalgie de la lumière du Chilien Patricio Guzman, qui a également tourné à Atacama pour un film qui embrassera l’histoire du Chili et le régime de Pinochet, Cielo ne fait pas que contempler le ciel : il nous introduit dans la vie quotidienne des gens, hommes de science et indigènes. Mais cette vie perd tout prosaïsme par sa mise en parallèle avec l’état du firmament et des planètes. En fait, c’est plus le spectacle qu’offre le ciel étoilé qui intéresse la réalisatrice plutôt que la situation socio-économique des Chiliens, cowboys, mineurs et pêcheurs d’algues (qui sont très pauvres), leurs récits fantastiques, leurs histoires d’extraterrestres et d’objets non identifiés. Les étoiles, les nébuleuses, la Voie lactée, c’est qui semble avoir ensorcelé la cinéaste qui veut nous communiquer de manière sensible la poésie, la stupéfiante beauté du ciel par des images prises par des caméras Sony Time-Lapse. Le résultat ressemble à une symphonie où la lune et les étoiles voguent sur une mer bleue qui se situe au-delà des montagnes et des plaines. L’azur ne paraît plus qu’une immense tapisserie brillante, détachée du sol et qui ne semble même n’avoir plus aucun lien avec lui. Le ciel devient une conception – si on me permet ce mot – métaphysique. Si le film s’apparente parfois dans son observation du ciel à une hallucination, c’est plutôt un échange spirituel auquel McAlpine nous invite de participer, une connaissance irréfragable des forces du désert et des astres.

Apparaîtra expérimental aux yeux des festivaliers le film de Joshua Bonnetta et J.P. Sniadecki, ce dernier auteur surtout connu pour ces films tournés en Chine. El mar la mar est une œuvre étrange, mystérieuse, qu’il faut interpréter comme une énigme, dans une attention flottante. Et pourtant il parle d’un sujet sérieux, la traversée dangereuse, par le désert de Sonoran, de la frontière américaine par des Mexicains. La migration et les pérégrinations sont au cœur d’un film sur des exilés qu’on ne voit pas. Avant d’en montrer des traces tangibles – bottes, chemises, photos, etc., laissées par ceux et celles qui n’ont pas survécu à leur voyage –, les cinéastes évoqueront les vestiges de leur passage sur la terre américaine. Il est alors demandé aux paysages (le désert, l’eau, le ciel, la faune et la flore, les routes) de rendre leur absence présente; aux gardiens des frontières, contrebandiers et humanitaires de rappeler l’hostile et dévastatrice réalité qui a empêché ces gens de donner corps à leur désir d’un avenir meilleur.

Au lieu de tourner un documentaire platement télévisuel, les deux auteurs ont opté pour la poésie, pour le langage des métaphores et des métonymies, en travaillant la matière même, physique, de la pellicule. Ils ont choisi une pellicule 16 mm, l’ont soumise à des traitements d’accélération et de ralentissement, qui délivreront des images comme autant de tableaux abstraits et pourtant pleins de palpitations secrètes. Un travail extrêmement minutieux sur les sons et les voix donne de ces voyageurs sans bagage qui ne sont pas revenus de leur expédition une information sensorielle intense. Un montage disruptif, faisant alterner brutalement gros plans et plans d’ensemble, a la même fonction que la poésie, soit d’unir deux objets différents dont l’association prendra plus tard toute sa force et sa signification : ce qui paraissait hermétique devient clair à la fin. Divisé en trois parties inégales (« Rio », « Costas » et « Tormenta »), le film accumule, du passage des Mexicains à la frontière étatsunienne, les empreintes qui se sont décomposées et ont imprégné le paysage des signes de la vie et de la mort. Le film se clôt sur la citation du « Premier songe » de sœur Juana Inés de la Cruz pour qui le rêve était toujours plus fort que la réalité.

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