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Clermont-Ferrand s'anime pour la 40ème année - Jour 2
par Nicolas Thys, 2018-02-09

     Les jours passent et se complètent agréablement. Hier, David OReilly, aujourd’hui Nikita Diakur. Puis Bendito machine VI de Jossie Malis Alvarez interviendra dans une conclusion sympathique sur les technologies futures. Au-delà des films, Clermont-Ferrand reste Clermont-Ferrand avec un marché du film qui se dynamise à l’heure de l’apéro et des salles qu’il faudrait dédoubler pour les séances Tous à table ! (notées MIAM dans le programme), qui attirent un nombre impressionnant de gourmets cinéphages. Plus de 30 minutes d’avance sont nécessaires pour espérer avoir une place. Comme quoi, tant qu’il y a de l’alcool et de la nourriture…

 

     Mais revenons à nos chats moches.

     Ugly, réalisé par Nikita Diakur, cinéaste sorti du Royal college of art en 2009 et dont on avait peu entendu parler depuis, est probablement l’une des surprises les plus agréables du festival. Ici, le travail image par image traditionnel est loin et le jeu vidéo bien plus en ligne de mire. L’auteur s’amuse des images de synthèse comme OReilly le faisait voilà une dizaine d’années dans RGB XYZ en allant plus loin encore dans le mignon grotesque et en dotant son film d’un récit presque construit. En une décennie les technologies ont évolué, l’humanité aussi. Peut-être pas en bien. Le monde est devenu bariolé, et comme le film est mignon – ce que signale ô combien son titre – le héros en sera un chat. Qui a l’air d’une grosse araignée grise. Quant à l’autre protagoniste, qui ne ressemble à rien, on considèrera par « analogie » que ça doit être un homme, voire même un « native american » vu les trucs plumeux qu’il a sur la tête et qu’on penserait dessiné par un bébé auquel on aurait mis un logiciel 3D entre les mains.

     Et le cinéaste de nous emmener nous promener avec cet étrange couple dans une apocalypse rose et bleu où des pixels énormes nous explosent à la figure, et des polygones faussement plats se présentent comme les fondations d’un monde désincarné. Pendant ce temps, l’édifice entier s’écroule – ou se reconstruit, qui sait ? – devient ce qu’il était déjà : un magma informe d’objets qu’on place les uns à côté des autres mais dont on ne distingue pas grand-chose. On a l’impression qu’un virus a pris le contrôle d’un ordinateur et que des objets intelligents programmés refusant de courir à leur perte, tentent d’échapper à leur effacement (ou à une meute de chiens) par tous les moyens.

     Cet effet est mis en œuvre par une technologie hautement sophistiquée et pas encore au point, et à l’idée de Nikita Diakur d’utiliser chaque bug, chaque problème et une animation parfois aléatoire dont il ne parvenait pas à prévoir les effets pour construire une dynamique spontanée, singulière et singulièrement moche mais remplies de trouvailles visuelles. Pas sûr que faire 25 films de cette manière soit la meilleure des idées, mais Ugly montre qu’il existe d’autres voies, loin des formes traditionnelles de la 3D morne et banale. Son animation psychédélique, foutraque et remplie de fantômes et de faux cadavres nous conduit vers des horizons insoupçonnés.

 

     A leurs côtés, Jossie Mallis Alvarez poursuit sa route et son travail sur des ombres en 2D numérique qui évoquent un scrolling désuet mais charmant. De même que l’animation de silhouettes noires découpées n’est plus vraiment actuelle. Dans Bendito Machine VI, ce qui retient l’attention, c’est justement ce rapport aux temps et aux technologies déjà évoqué avec les films précédents. Cette fois les protagonistes sont des hommes préhistoriques confrontés à l’explosion météorique d’un smartphone qui les rend cyberdépendants, cybercasqués et cyberidiots. Comme s’ils étaient passés d’un stade à un autre sans transition. (Soudain, plusieurs impressions de déjà-vu surgissent). Et un petit robot qui explore un monde hostile, sans s’arrêter malgré tous ses déboires et qui ne résiste guère à la faune et la flore de cette étrange planète. Si sa série des Bendito machine a commencé voilà 10 ans, on voit une évolution assez nette. Son dernier opus en date devient trop fluide pour être parfaitement honnête. Raison de plus de penser que le cinéaste met l’humanité face à un miroir. On ne le contredira pas…

 

     Mais le grand événement de la journée fût la master class donnée par le cinéaste suisse Georges Schwizgebel et animée par Antoine Lopez. Là aussi la dynamique fût agréable, entre le premier plutôt timide, s’exprimant par l’image davantage que par les mots, et ne sachant pas toujours de quelle façon répondre aux questions du public et le second qui le pousse et prend parfois la parole à sa place mais d’une manière telle que cela semblait naturel.

     Après une brève présentation biographique, et un retour sur quelques influences comme Escher, Milton Glaser ou Edward Hopper, le réalisateur a abordé en quelques points, parfois un peu techniques, les différentes modalités expressives de son cinéma, qui sont simplement celles au cœur des principes majeurs régissant le cinéma d’animation. Le rythme, chez lui imposé par la musique, et le découpage quasi mathématique de ses films en différentes phases clés liées aux tempos des morceaux choisis, le mouvement dans l’espace, la métamorphose et la création de cycles étaient au cœur de son propos. Et comme on l’a dit, il s’exprime d’abord par l’image. Les mots étaient moins nombreux que les extraits et les images préparatoires : storyboard, line-test ou animatique en 3 ou 6 images par seconde et résultat final. En deux heures, il nous a fait pénétrer dans la création plastique de ses films, dans une manière de penser le mouvement, d’expérimenter autour des textures, des matières graphiques et des techniques. Avec l’impression finale d’une cohérence totale depuis ses débuts, d’œuvres qui sont des variations d’une même grande forme qui serait régie par les passages continu d’un long rêve qui ne parviendrait jamais à s’achever.

 

     Demain, on effectuera un passage dans les cauchemars plus communs de Rosto. On parlera également de Dirk de Bruyn et de quelques autres. Mais avant de terminer, un mot sur les Ondes noires de Ismaël Joffroy Chandoutis, œuvre issue du Fresnoy qui fait écho, sur un mode documentaire, au court-métrage de William Laboury mentionné hier. Autant les animateurs s’amusent des technologies, autant dans le monde réel et continu, elles continuent d’inspirer l’angoisse et la peur de l’invisible. Ces ondes, leur permanence et leur omniprésence, sont autant d’esprits frappeurs impossibles à éviter. Serait-ce là le renouveau du film de fantômes ? A noter qu’Ondes noires avec son mouvement impeccablement lisse suivi de soudaines ondulations chromatiques qui abstraient et décomposent l’imagerie numérique à plusieurs reprises, porte également un regard sur l’animation (prise au sens large) et son adéquation au réel…

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