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Cannes 2018 : Ouvertures
par Jacques Kermabon, 2018-05-09

Ouvertures

Après avoir fêté sa 70e édition, le festival de Cannes, cette année, innove. La presse cinéma a ainsi été particulièrement ébranlée dans ses habitudes par la décision de faire en sorte que la première projection de gala des films en compétition ne soit pas précédée de séances de presse comme ce fut très longtemps le cas. Nous verrons à l’usage et en reparlerons éventuellement à l’occasion, mais un des effets de cette nouvelle règle est que les journalistes assistent simultanément, dans une autre salle, à la projection du film présenté dans la grande salle Lumière en présence des équipes. Ce dispositif nous a permis de voir, avant la projection du film d’Asghar Farhadi, film d’ouverture, donc, et premier de la compétition, la cérémonie, retransmise en direct sur le grand écran de la salle Debussy. Nous en retiendrons surtout le montage consacré au parcours de Cate Blanchett, particulièrement émouvant dans l’art avec lequel il faisait remonter à notre conscience la palette d’un talent dont nous n’avions pas conservé, au point qu’il le méritait, l’étonnante variété.

Aujourd’hui, c’était au tour de la section Un certain regard de proposer son film d’ouverture, Donbass, de Sergei Loznitsa, en compétition l’an passé avec Une femme douce. Mieux vaut renoncer à vouloir saisir la logique des répartitions entre les différentes sections officielles et parallèles. Savourons plutôt notre chance de découvrir dans d’excellentes conditions de projection, pendant la petite douzaine de jours à venir, tous ces films qui nous arrivent sans être précédés de trop de rumeurs.

C’est sous le titre, Everybody Knows, que le film du réalisateur iranien Asghar Farhadi, tourné en Espagne, est commercialisé en France. Il n’a échappé à personne qu’étant interprété par un des couples les plus mythiques du cinéma contemporain, Penélope Cruz et Javier Bardem, accompagnés du célèbre acteur argentin, Ricardo Darin, cette œuvre offrait sur un plateau une montée des marches de belle tenue.

Le cinéma de Farhadi repose essentiellement sur les tensions dramatiques qu’il agence et qu’on peut aisément résumer. Everybody Knows est ainsi présenté par ces quelques lignes dans le catalogue du festival : « À l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des événements inattendus viennent bouleverser son séjour et font ressurgir un passé depuis longtemps enfoui. » Cette famille, qui offre d’abord le spectacle du bonheur des retrouvailles, se révèle, alors que la fille adolescente de Laura est enlevée, un véritable nœud de vipères, pétri de vieilles rancœurs recuites et trop longtemps tues. Penélope interprète Laura, qui perd les pédales, pleure beaucoup – on la comprend – mais elle nous laisse de marbre.

Au mieux, on peut suivre les péripéties qui s’enchaînent avec un relatif intérêt, surtout pour tenter de comprendre pourquoi elles nous apparaissent conduites avec un certain arbitraire, celui de ses intrigues dont on dit qu’elles sont cousues de fils blancs, jusqu’à sombrer par moment dans le ridicule. Certains retournements de ce film prétendument dramatique prêtent d’ailleurs à rire.

Un arbitraire est tout autant perceptible dans les partis pris visuels. Certes, la mise en scène ne se résume pas à cette dimension, mais, ici, les axes de prises de vue, les échelles de plan, l’extrême brièveté de ceux-ci, la place de la caméra semblent échapper à toute logique, à une quelconque cohérence.

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Tout au contraire, chez Sergei Loznitsa chaque plan possède sa puissance expressive tandis que le film se moque des conventions dramaturgiques en optant pour une structure à la marabout-bout-de-ficelle. Chacune des séquences possède sa propre cohérence, ce sont des personnages qui y apparaissent qui nous conduisent à la suivante sans autre lien logique que ces individus, lesquels vont à leur tour laisser leur place dans la partie suivante. Il ne s’agit pas tant de raconter une histoire que de brosser le portrait d’un monde en faisant résonner ces moments qui dépeignent une société où règne la violence, des forces armées toujours aux aguets, la corruption, l’arbitraire policier, la veulerie, les abus de pouvoir…

Donbass désigne nommément une région au sud-est de l’Ukraine où un conflit armé se déroule depuis 2014. Mais Loznitsa ne fait rien pour nous faire percevoir distinctement les forces en présence. Nous percevons surtout un chaos, dans lequel le pire peut toujours arriver, où les informations diffusées sont mises en scène avec des figurants auxquels on fait espérer un hypothétique cachet, où traiter quelqu’un de « fasciste » permet de le disqualifier définitivement comme ennemi, où les esprits les plus obtus et les plus retors semblent régner sans partage.

Au-delà donc de la description et du déploiement, qui ne pourrait jamais finir, de cet enfer sur terre, Loznitsa pose sur l’humanité un regard sans concession. Pas un homme, pas une femme, pas un comportement, pas une situation ne laisse place à une once d’espoir. La situation dépeinte apparaît trop dramatique et désespérée pour parler de complaisance. Mais on y songe.

Jacques Kermabon

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