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Cannes 2018 : jour 6
par Jacques Kermabon, 2018-05-14

Il faut maintenant oublier Godard – pour mieux y revenir plus tard – si on ne veut pas que les autres films souffrent d’une difficile comparaison. Imaginons l’effet qu’aurait un Picasso exposé au milieu de tableaux de quelques peintres contemporains aussi renommés soient-ils ?

Toutefois, même sans Godard, Les filles du soleil, d’Eva Husson, aurait eu du mal à s’imposer alors que ce film de femme sur des femmes, avec la bonne cause qu’il défend – les combattantes kurdes –, semble cocher les cases qu’il faut pour être bien vu. Certains ont même parlé d’indignité à propos du traitement pour le moins léger avec lequel le film évoque une réalité aussi douloureuse et infiniment plus complexe. Mais, avec une interprétation bien fragile et un scénario assez scolaire que peu vraisemblable, c’est aussi le cinéma que le film d’Eva Husson malmène. Passons.

Est-ce le souvenir du cinéma d’Abbas Kiarostami ? 3 visages, de Jafar Panahi, avec ses interrogations sur le cinéma, la représentation, la place de l’audiovisuel dans les imaginaires, nous laisse avec un goût de déjà vu. Son point de départ repose sur une séquence filmée depuis un téléphone portable – une adolescente s’y pend parce que ses appels auprès d’une vedette seraient demeurés sans réponse – dont les protagonistes, l’actrice en question et le réalisateur Jafar Panahi, qui a reçu la vidéo, doutent de l’authenticité. Quand le film commence, ils sont dans une voiture, en route vers le village où vit (vivait ?) la jeune fille. Mais c’est nous qui avons un peu l’impression d’être manipulé avec ce scénario plus artificiel et volontaire que véritablement nécessaire. Demeure le portrait de solidarités féminines, la mise en évidence de deux mondes distants, l’Iran des champs, en proie à des préjugés et des croyances archaïques, et l’Iran des villes, siège de la culture et de la fabrication des productions audiovisuelles. Mais tout cela manque cruellement d’épaisseur et de mystère.

Avec Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher – on se souvient du précédent, Les Merveilles, Grand prix à Cannes en 2014 – renoue avec une certaine tradition du cinéma italien peintre des bas-fonds, depuis Miracle à Milan jusqu’à Affreux sales et méchants en passant par le destin de la Gelsomina dans La Strada. Mais elle le fait à sa façon, avec un réalisme à la fois âpre et tendre, aux couleurs du documentaire et teinté de fantastique. Elle raconte l’étrange traversée, à la fois spatiale et temporelle, d’un jeune homme considéré comme simple d’esprit – il croit chaque parole qu’on lui adresse et qu’il prend au premier degré – et sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise.

Tout part d’un hameau, le bien nommé Inviolata, demeuré à l’écart de la civilisation, où la propriétaire de cette exploitation de tabac maintient sous son joug un personnel dans un état de servage et aussi dans l’ignorance de ce qui se passe ailleurs : des salaires, des droits, des écoles… Mais quand cet équilibre inique, archaïque, est rompu par l’arrivée de la police, la famille se retrouve inapte à vivre en ville autrement que de rapines et de pitoyables arnaques.

Avec Une affaire de famille, Hirokazu Kore-eda livre un autre portrait de laissés pour compte. Cette immersion dans l’existence d’une famille rompue aux vols dans les magasins et dont les revenus dépendent de la pension de la grand-mère, des prestations de la plus grande des filles derrière la vitre d’une peep show et des petits boulots des parents auxquels ils ne manquent pas une occasion de se soustraire, commence quand, alors qu’ils vivent entassés dans une maison délabrée, ils recueillent en plus une petite fille maltraitée par ses parents.

Ce qui nous apparaît au début comme une chaleureuse famille marginale révélera peu à peu que ce qui les lient ne procède pas d’une réalité biologique, mais de la force du destin et de leur propre volonté. Contrairement à la réalité la plus commune, eux ont choisi leur famille et quand la société, la vraie, finit par s’immiscer dans ce monde marginal, elle en brise l’équilibre au nom de la loi et de l’ordre social. Sans schématisme, mais avec une progression tout en nuances et en délicatesse, Kore-eda questionne, en humaniste, notre morale, les frontières entre le bien et le mal, la consistance des liens familiaux et leur fragilité. Il nous prend par les sentiments, et c’est bien.

Si Cannes est Cannes, cela tient aussi à des événements comme cette projection en 70 mm de 2001 l’odyssée de l’espace, à l’occasion des 50 ans du chef d’œuvre de Stanley Kubrick, présenté par Christopher Nolan, en présence de Katharina Kubrick, la fille du réalisateur et de Keir Dullea, qui incarne le Dr David Bowman, l’astronaute qui arrive à déconnecter l’ordinateur Hal 9000. Il y a gros à parier que la plupart des spectateurs y ont découvert le film sur grand écran pour la première fois, avec le tremblement, la profondeur, le grain, les couleurs du support argentique, la stéréo d’époque. Ils ne sont pas prêts d’oublier ce moment qu’ils ont partagé ce dimanche 13 mai 2018 dans la salle Debussy.

Jacques Kermabon

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