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33 mots par année
par Ky Nam Le Duc, 2018-09-11

Ma mère connaît environ 100 mots de français. Ça fait près 38 ans qu’elle vit ici. Selon ce calcul, elle apprend environ 2.63 mots par année. Chez nous, on ne parle que le vietnamien. Si parfois, lors d’une conversation, je dois utiliser un mot français parce que je ne connais pas son équivalent, ma mère va me corriger et se moquer de moi. Et, croyez-le ou non, j’ai encore honte quand cela arrive et m’en sens humilié.
 
Je connais environ 100 mots de vietnamien. Je n’ai jamais vécu là-bas. Mais ma mère en attend de moi une pratique impeccable. La dernière fois où j’y suis allé, je me suis débrouillé correctement, assez pour faire croire que j’étais un guide indigène. Je ne payais donc que la moitié des entrées touristiques. Comme quoi humilier quotidiennement son enfant, prenez note, ça donne des résultats.
 
Le sujet vient de faire son apparence obligée durant cette campagne, une lamentation quadriennale qu’on semble approcher comme un nettoyage dentaire. La CAQ propose de donner 3 ans aux nouveaux immigrants (soit un rythme de 33 mots/année) pour réussir un test de français. Je trouve l’idée formidable, du moment qu’on applique cette épreuve à tous les Québécois et que ceux qui l’échouent devront quitter la province, peu importe leur origine. On sera peut-être quelques millions de moins, mais on ne pourra nous accuser de faire les choses à moitié.
 
J’aime profondément le français, comme quelqu’un qui ne l’a acquis que sur le tard puisse l’aimer. Parce qu’elle ne m’a jamais été donnée et que j’ai dû me battre pour chaque colline grammaticale, chaque champ lexical. Encore maintenant, j’étends quotidiennement ce territoire enchanté. J’ai récemment contemplé une “cimaise”, avec le plaisir singulier, enfantin, de cette nouvelle conjonction entre signifiant et signifié. Quelle langue luxuriante que la vôtre, qui puisse se permettre un unique lexème pour un objet rarissime. Croyez-moi, il n’y a pas d’équivalent vietnamien pour “cimaise”, “architrave” ou “astragale”. (Je fais trop de rénovations ces temps-ci.) Les Vietnamiens, eux, ont passé trop de temps dans la jungle, à lutter pour d’autres collines.
 
J’aime ma mère, et je sais qu’il y a mille excuses, mais j’ai toujours trouvé impardonnable son français quasi aphasique. Elle n’a jamais réellement eu besoin de plus et ces 100 mots lui suffisent dans l’exercice de son emploi. Ça m’attriste, mais c’est un clivage usuel entre nos générations d’immigrants. Elle n’a jamais compris, ni comprendra, une seule scène de mon travail. J’aurais pu tourner tous mes films en russe qu’il n’y aurait eu de différence pour elle. Et c’est le cas, je le sais, pour beaucoup de gens de ma communauté, même les plus jeunes. La moitié des postes à la télévision pourraient se dérouler en Finlande qu’ils ne s’en rendraient jamais compte. (Parce qu’il faut se l’avouer, sur mute, on pourrait passer pour, ethniquement…)

Je surprends parfois mes cousins, dix ans plus jeunes que moi, enfants de la loi 101 aussi, à se parler en anglais entre eux. Ils sont dans des universités anglophones, n’ont jamais vu un seul film québécois, ne savent pas qui sont Gilles Carles ou Pierre Falardeau. Cette langue obligatoire, ils la parlent et l’écrivent sans entraves, ils passeraient le test Legault haut la main, mais le problème est autre; elle ne fait pas partie des coulisses de leurs vies, de leur intimité. Ils n’ont pas choisi d’aimer en français, car, en effet, tous ne s’abandonnent pas dans ce mariage forcé.
 
(Je fais une parenthèse possiblement inutile ici, mais les personnages de Dostoïevski, qui font souvent partie du 1%, commentent fréquemment la vulgarité du russe moyen. Ceux-ci, bien nantis, éduqués, préfèrent évidemment l’allemand ou le français. Les Romanov d’ailleurs n’employaient pas le russe à la maison (manoir), mais bien le français. Les temps ont changé et on n’est plus dans le Québec de Duplessis, mais le parallèle est toujours concevable; l’anglais maintenant lingua franca mais aussi sigle et gage de distinction, d’aristocratie, alors que le québécois, c’est poutine Lafleur un peu. Pis tsé, juste entre vous et moi, entre l’Actualité et le New Yorker…)

 

Toujours est-il que je me pose cette question: pourquoi je lis Miron moi et pas eux? J’ai grandi sous ces mêmes lois, j’avais les mêmes options et pourtant, j’ai toujours choisi l’autre chemin, celui de la croix Grévisse. C’est une question complexe, que j’aurai à explorer ailleurs, mais dans ce débat, je suis bien positionné pour une chose: je la comprends cette colère, celle de ceux qui craignent pour leur langue, l’indignation envers ces allophones qui en ont rien à crisser du français. Parce que c’est peut-être la même que celle de l’amoureux bafoué, d’avoir ouvert grand les bras avant de se faire refuser. 
 
Chaque territoire a ses portes, ses clés. Et la réelle volupté d’une langue se situe dans ce lien indicible entre ce qui est nommé et ce qui est, la manifestation d’un passage, une connexité, entre les occupants précédents et ceux de maintenant. Chaque route sur laquelle nous marchons, roulons, est un legs et je fais constamment l’effort de me rappeler cette transmission, à la place de me plaindre des nids de poule. Par gratitude. Parce qu’avant, ici aussi, c’était juste une jungle. Il y a fallu que quelqu’un la défriche pour ensuite, la nommer. 
 
Refuser la langue, c’est donc refuser ce passage, refuser cette main, invisible, tendue. C’est se fermer toutes ces portes, pour rester dans son ghetto dans l’attente de je ne sais quoi. C’est aussi accepter une humiliation quasi quotidienne, dans un cheminement aveugle à travers une terre à tout jamais impossible à s’approprier.
 
Ma petite réflexion est peut-être si extrême qu’elle risque de faire plaisir à Bock-Côté, mais je le dis parce que je le pense. Ça me sidère quand certains politiciens ont l’élocution hébétée d’un adolescent. C’est impardonnable, tout comme ça l’est pour ma mère de ne jamais avoir fait l’effort. Soyons juste, let’s be fair, il va falloir que tout le monde fasse un peu mieux. C’est pas très politiquement correct, mais je peux me permettre de le dire parce que je suis moi-même racisé, c’est aussi vrai que les minorités en donnent pas gros des fois. 
 
Dans la famille d’humilier, il y a humilité. Et je manifesterais davantage d’indulgence à l’égard de ma mère si elle n’incarnait pas l’Office de la Langue Vietnamienne chez elle. Mais si j’ai appris une chose, c’est qu’on met trop souvent nos gants dans ce débat et que ma mère avait bien raison. Je n’ai pas appris le vietnamien parce qu’on m’a encouragé à le faire, mais parce que je n’avais pas le choix. Pour que ça rentre, des fois, peut-être qu’il faut parfois brasser la cage. Peut-être qu’il faut être plus exigeant.

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