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TIFF 2018 – Blogue #2
par Ariel Esteban Cayer, 2018-09-11

Que ce soit dans la section Midnight Madness ou ailleurs, le cinéma de genre du TIFF n’échappe pas aux considérations politiques qui animent notre époque. Qu’il s’agisse de l’étonnante allégorie au cœur du dernier Gaspar Noé (!), des quelques révisions qu’apportent David Gordon Green et Danny McBride aux conventions éculées du slasher, ou encore de ce que Shinya Tsukamoto fait du film de samouraï, la sélection du festival cache en son sein quelques constats politiques intéressants (même si les films eux-mêmes déçoivent un peu). 

Avec un titre comme celui-là, il n’est pas étonnant que Climax (programmé dans la section Midnight Madness suite à un passage remarqué à la Quinzaine des réalisateurs) soit un film de plaisirs éphémères. Mais pour cette même raison (et 96 minutes bien tassées), il s’agit peut-être du « meilleur » film de Gaspar Noé depuis belle lurette. Suite à Enter the Void et Love, Climax séduit par sa relative retenue. Qui plus est, Noé y signe, contre toute attente, un film de danse (!) mélangeant l’euphorie dégourdie d’un Step Up au codes transgressifs du cinéma d’horreur – le tout, saupoudré de multiples références à Zulawski, Carpenter, Romero ou Pasolini. Et au-delà de l’habituel et superficiel attrait de la caméra tape-à-l’œil de Benoit Debie, le provocateur français surprend, pour un fois, sur le fond. Car lorsque ses danseurs endiablés – blancs, noirs, arabes, hétéros, gais et lesbiennes, cessent de danser ensemble – pour laisser place à un carnage psychotrope (sur une piste de danse surplombée du drapeau de la République, rien de moins!), il est impossible de ressentir là autre chose qu’une immense perte. De l’évocation de la vie en mouvement, à celle de la mort (qui passe, comme toujours chez Noé, par le sexe); d’un pur plaisir des sens à l’horreur de l’impossibilité du vivre-ensemble…  Noé n’a pas appris la subtilité du jour au lendemain. Mais pour une fois, sa vision juvénile et misanthrope de la société – erosthanatos, etc.  –semble renouvelée d’un vernis allégorique, certes superficiel, mais cathartique.

L’Halloween de David Gordon Green s’annonce dès son générique d’ouverture (calqué en entier sur le défilé classique du film original) comme la plus authentique et respectueuse suite que la franchise ait connue à ce jour (n’en déplaise à Rob Zombie ou Tommy Wallace qui, au moins, avaient le mérite d’une vision à défendre). Affligé du syndrome The Force Awakens (ou devrait-on plutôt appeler ça le virus 2049 ?), le film de Green souffre sans doute du mal de l’époque.  Et comme tous ces hommages aux films du passé, qui prétendent néanmoins être des suites canoniques, le film de Green confond révérence et personnalité, excuse les facilités avec un brin d’humour (voilà où Danny McBride entre en jeu), et se complaît presqu’entièrement d’une accumulation de références pour initiés (« You’re the new Loomis », dit Laurie Strode au « nouveau Loomis »). Tout, ou presque, y est conçu pour émuler l’original, au plus grand plaisir de « fans » qui ne cherchent autre chose que de retrouver un film qui existe déjà. 

Ou presque, parce qu’une idée puissante réside au centre du film, et aurait gagnée à être explorée davantage (quitte à dérailler la minutie de l’imitation). Ayant vécue toute sa vie avec le traumatisme des événements de 1979 sur les épaules – et la peur que Myers la retrouve un jour – Laurie Strode s’est aliénée de sa famille. Représentée ici comme une grand-mère excentrique, guerrière en attente et survivaliste à ses heures (sa demeure est une véritable forteresse), la notion de traumatisme générationnel est tracée en filigrane du récit, bien qu’elle demeure une parure superficielle de l’action (à l’inverse du Halloween 2 de Rob Zombie, par exemple, où il était question de véritable souffrance et de stress post-traumatique chez Strode comme chez Myers!). Mais au fil de quelques clins d’œil (sans doute les seuls à être justifiés par le récit), Green verse presque dans la subversion : il inverse l’iconographie de l’original (et, par conséquent, les codes du genre auquel ce film donna naissance) et fait de Strode la meurtrière – qui remplace même Myers dans quelques plans iconiques. Ainsi, Halloween débarque en trombe dans le moment présent, et donne à la victime l’occasion de se venger sur son agresseur, de revêtir la puissance habituellement réservée au tueur – des hommes, il va sans dire – et  d’incarner le boogeyman à son tour, le temps d’un dénouement musclé. Si seulement le film qui le précédait était aussi réfléchi. 

Finalement, Shinya Tsukamoto, dévoile l’excellent Killing dans la section Masters. Un premier film de samurai pour le pionnier du cinéma indépendant japonais qui fait suite à son adaptation de Fires on the Plain avec un jidaigeki pacifiste (bien qu’hyper-violent) dans la lignée subversive de ses meilleurs films. Débutant dans les étincelles qui forgent un sabre, et se terminant sur un long cri poussé dans la nuit, résumant à lui seul les horreurs d’un genre tout entier, Killing porte bien son nom lui aussi. Le bushido y est présenté, non pas comme la glorieuse voie du guerrier, mais plutôt comme une incitation à la violence ; un virus qui s’empare des hommes au travers des époques, les possèdent et les rongent (comme le métal de la mégalopole contaminera les antihéros cyberpunk du cinéaste, les poussant à l’anéantissement). Et c’est d’abord sous la forme de Jirozaeomon (Tsukamoto lui-même) que cette insidieuse pulsion à la violence infiltre l’existence paisible du ronin Mokunoshin (Sosuke Ikematsu, vu dans The Tokyo Night Sky Is Always the Densest Shade of Blue) – que la paix a essentiellement « réduit » au statut de fermier. À l’aube d’une guerre civile, le maître cherche à recruter une armée et tente de convaincre le jeune guerrier au sabre de bois de le suivre vers Kyoto. Doté d’une facture visuelle digitale crue, replaçant sans cesse l’absurde violence de l’homme dans l’immensité luxuriante de la nature (filmée, qui plus est, comme Michael Mann filmait son Public Enemies), Tsukamoto révèle un film cohérent et sans pitié, révisionniste (en ce sens, semblable à ce que Green tente de faire) et neuf.

À suivre : au sujet de la droite.

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