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TIFF 2018 - Blogue #4
par Ariel Esteban Cayer, 2018-09-13

Le nouveau film d’Errol Morris, sur Stephen K. Bannon, suscitait la controverse avant même d’être présenté. Portrait critique, ou occasion répréhensible de donner à l’homme une tribune? Au programmateur de la section TIFF Docs de rappeler au public – au cas où ils auraient oubliés – que Bannon représente tout ce que l’organisation du TIFF dénonce. D’ajouter qu’il est plutôt question, ici, de « comprendre l’ennemi ». Morris, évidemment, serait d’accord avec cette description, lui qui s’assoit avec l’ancien consultant et directeur exécutif de la campagne électorale de Trump comme il l’avait fait avec McNamara dans The Fog of War. Et bien qu’on quitte le film en souhaitant que Morris se montre plus sobre dans ses décisions de mise-en-scène (qui risquent d’être perçue comme une vision glamourisante du personnage, à tout le moins l’esthétisant à des fins critiques discutables), la description reste juste : American Dharma confronte le spectateur à une idéologie dangereuses, dans toute sa laideur, ses contradictions et, pire, son intelligence. L’intérêt d’America Dharma réside en grande partie dans les segments où Bannon explique sa pensée (souvent à l’aide d’extraits de cinéma hollywoodien classique, que ce soit Twelve O’Clock High,The Searchers ou même Chimes at Midnight de Welles!). Et lorsque celle-ci fait momentanément une mèche de sens (il suffit de l’entendre parler de sa relation aux médias en termes de stratégie militaire pour comprendre sa relation au monde), c’est à glacer le sang! Sans être un portrait définitif, ou l’apologie que les détracteurs chercheront à y voir, Errol Morris offre un aperçu à hauteur d’homme d’un des esprits les plus destructeurs et calculateurs de la politique contemporaine. Comme quoi toute chose s’explique, si on veut bien la regarder en face… 

Est-ce également dans l’optique de « comprendre l’ennemi » qu’il faudrait aborder The Standoff at Sparrow Creek ? Co-produit par Cinestate (dont le producteur, Dallas Sonnier, décrivait récemment au Wall Street Journal son projet de faire du « cinéma populiste » pour l’ère de Trump) ce premier long-métrage d’Henry Dunham est un thriller acéré à la mise-en-scène calculée qui plonge le spectateur dans l’univers des libertaires de la droite américaine. Lorsqu’une fusillade a lieu lors de funérailles policières, les membres d’une milice armée découvrent que des munitions et un AR-15 manquent à leur inventaire. Immédiatement, ils soupçonnent l’un des leurs d’avoir commis l’acte en question. Afin d’éviter de mettre en péril leur organisation, ils décident de rendre le criminel à la police eux-mêmes, mais encore faut-il qu’ils démasquent le mauvais militia man dans leur rang (existe-t-il une telle chose qu’une bonne milice?). Huis clos anxiogène, éclairé en clair-obscur constant, Sparrow Creek instaure dès ses premières minutes une suprématie de la parole. Chaque développement narratif est révélé au terme de joutes verbales et d’interrogatoires – des dialogues en alternance sur-écrits et impressionnant (rappelant le meilleur comme le pire d’un Tarantino ou d’un Sorkin). Jusqu’à ce que ces incessantes verbosités, et le doute insoutenable qu’elles instaurent chez les membres du groupe armé, ne fassent imploser le groupe pour de bon. Faudrait-il donc y lire une condamnation de leur idéologie, devenue incohérente? Ou sommes-nous au contraire face à un film qui justifie leur paranoïa face aux forces de l’ordre (qui sont, après tous, les vilains du récit)?  Et que faire du lien avec Sonnier, qui dirait, sans doute sournoisement, qu’il s’agit d’un simple « film de genre » (comme si le genre était exempt du politique)? Dur à départager, d’autant plus que les qualités du film sont impressionnantes, confondantes, et difficiles à rejeter du revers de la main. 

Finalement, il y a aussi beaucoup de Trump chez Celeste, la pop star mégalomane qu’incarne Natalie Portman dans Vox Lux. Dernière réalisation de l’acteur Brady Corbet (The Childhood of a Leader), voici une certaine idée du Grand Cinéma (piochée chez Kubrick, à qui Corbet rend hommage dès son générique d’ouverture, comme chez Von Trier avec qui celui-ci a précédemment travaillé) qui ne fonctionne pas tout à fait (bien qu’elle en mette momentanément plein la vue). Carburant aux Idées de Grandeur, Corbet nous raconte la montée en puissance d’une star de la pop ayant, si l’on décide de croire la narration de Willem Dafoe (!) conclu une entente avec le diable (après avoir survécu à une tuerie dans son école secondaire, rien de moins). Elle enfilera les hitsfaçonnera le son des années 2000 (bien que le tout reste du domaine de l’ellipse). Ce qui marque le plus l’imaginaire dans tout ce bordel reste le cynisme qui définit et enrobe l’ensemble. Le personnage de Portman grandit et devient rapidement – inexplicablement – moins une diva à la Beyoncé, Gaga ou Swift, qu’une star exécrable, terrible et terriblement consciente de la place qu’elle occupe dans l’écosystème médiatique. Et bien qu’elle devrait être sur le déclin, cela la rend intouchable : une parfaite création de notre époque dite « post-vérité », libre d’être complètement médiocre et idéologiquement incohérente sans répercussion aucune. Ses performances sont nulles (est-ce intentionnel de la part de Corbet? Difficile à dire, face à Portman qui se démène comme elle peut, incapable de danser ou chanter les arrangements de Sia composés pour le film) et le film ne fait que cumuler les idées superficielles, sans jamais en tisser le « portrait du nouveau millénaire » que nous promet le générique.

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