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Cartoon Forum 2018 - Jour 2 : Des québécois et des séries courtes
par Nicolas Thys, 2018-09-16

     Le deuxième jour de cette édition 2018 du Cartoon Forum fût d’abord québécois avec trois projets produits ou coproduits par la province canadienne. On passera rapidement sur Jax – Merlin’s lineage, proposé par le studio Squeeze. Il s’agit d’un projet d’heroic-fantasy pour ados avec tous les clichés du genre : des tours dans une immense ville, un adolescent renfermé, un animal totem sous forme de tigre, une connexion avec la nature, le retour d’un très vilain sorcier, la disparition quelques siècles auparavant d’un mage nommé Merlin (quelle imagination…). Le tout, selon le teaser qu’on a pu voir, est enrobé dans décor en 3D flashy qui promet montage rapide et mouvements de caméra impossibles. Voilà un produit calibré par excellence pour une cible qui n’a plus le droit de voir que ce qu’elle a déjà vu auparavant. A noter que la question des influences fût posée ; peut-être par un étudiant car on l’entend rarement dans les événements pro et que le programme de coaching à destination des écoles est important ici. Le producteur a répondu qu’elles proviennent de ce que son studio a fait auparavant en collaborant pour Nickelodon, Disney & Co., c’est-à-dire que ses influences sont – je cite – « cool » (sans jamais citer un titre). Cela veut tout dire. On a ensuite vu un gros service SVOD se diriger vers eux après le pitch… Dommage car pour l’une des rares séries feuilletonnantes, on en espérait davantage.

     En parallèle, dans une autre salle, passait Silly Sundays, projet des irlandais de Cartoon saloon pour les 4-5 ans. A première vue rien d’excitant : une simple histoire d’enfants à la plage, mais cela aurait probablement été plus agréable ; d’autant que la présentation à base de pastèques gonflables géantes fût sympathique d’après les retours qu’on a eus.

 

     Le deuxième moment Québécois était déjà plus réjouissant. Piloté par Urbania et La Pastèque, il s’agit de l’adaptation pour le petit écran d’une bande dessinée de Guillaume Perreault, Le Facteur de l’espace. La Pastèque en est l’éditeur de la BD tandis qu’Urbania est un producteur de programmes pour la télévision mais aussi un éditeur de magazines, ce qui sera peut-être un point positif pour travailler sur le passage du texte à l’image. Il s’agit des aventures de Bob, facteur à la poste planétaire, sérieux mais plutôt casanier. Son patron, un poulpe cyclope et moustachu, lui impose une nouvelle route pour livrer son courrier. Ce nouveau chemin va le mener, ainsi qu’Odile, une mécano à la forte personnalité et aux réparties cinglantes qui l’accompagne dans sa tournée, sur différentes planètes pour livrer des objets ou des lettres fantasques et originales dont on découvrira à chaque fois le contenu à la fin. Il a évidemment son antagoniste, un facteur-blob qui ferait tout pour devenir l’employé du mois, quitte à leur mettre des bâtons dans les roues. L’histoire est simple mais idéale pour des épisodes de 7 minutes d’autant que l’imaginaire développé dans les récits est sans limite, avec des décors et des personnages secondaires qu’on aimerait voir prendre vie à l’image d’une grand-mère, vague cousine de Yoda, spécialiste des tisanes et qui habite au cœur d’une ceinture d’astéroïdes. Graphiquement, la série sera dans une 2D traditionnelle épurée et agréable reprenant le graphisme des albums. Les producteurs sont encore à la recherche de partenaires financiers, notamment européens, et on espère qu’ils en trouveront.

 

     

     Woolly, woolly, le dernier projet canadien qu’on a pu voir parmi ceux qui ont été présentés cette année était aussi l’un des plus originaux. Coproduit entre les français de chez Normaal et les canadiens de Groupe PVP, il est destiné aux plus petits et il s’est distingué à la fois par sa présentation décalée et efficace – préparer un pitch et savoir le mener d’un bout à l’autre est capital, on s’en rend d’autant plus compte dans ces moments – et par son contenu. Cette série de 78 épisodes de 7 minutes sans parole est inspirée de l’univers de Mochimochi Land d’Anna Hrachovec, qui a pour particularité d’être intégralement tricoté. On aura donc une animation de laine. Les protagonistes, eux-aussi en laine, les woolly woolly, sont des espèces de nains de jardin minuscules, vêtus d’un pull bleu, d’un chapeau rouge et d’une barbe blanche – même pour les femmes. La seule chose qui distinguera personnages féminins et masculins sont des espèces de cornes à leur bonnet et ils pourront donc devenir l’un ou l’autre juste en changeant de chapeau. Ils seront entourés d’une cohorte d’animaux, d’objets et de formes – comme des cœurs – également tricotés afin de vivre des aventures joyeuses, mignonnes et loufoques. Chaque épisode sera construit sur une journée, avec des thèmes particuliers (noël, les saisons, une fête…), et autour d’un objectif que les personnages devront atteindre avec des obstacles à surmonter, un climax et une résolution finale. A chaque fois, nous découvrirons une partie supplémentaire de Mochimochi Land. Les mots d’ordre des producteurs sont : comédie visuelle, surprises, imagination et jeu, ce qu’on a bien vu sur scène quand ils se sont transformés en woolly woolly géants ! Ce qu’on a vu donne vraiment envie tant l’animation en laine est douce et originale. Le budget est dans la moyenne des projets de cette édition, autour de 12000 euros par minute et ils cherchent encore un coproducteur et des diffuseurs.

 

     Restons avec Normaal pour un pitch un peu plus sobre mais d’une belle efficacité pour Zouk. Coproduite avec Bayard Jeunesse Animation, c’est l’adaptation d’une série d’ouvrages de Serge Bloch et Nicolas Hubesch narrant les aventures d’une sorcière. Les livres existent depuis 13 ans maintenant et ils sont traduits dans plusieurs langues. La série mettra en scène Zouk, une petite sorcière qui vit dans une mégalopole-monde cosmopolite et contrastée, inspirée de différentes villes réelles. Au cours de ses déambulations, elle pourra se promener dans de grands espaces verts, ou au milieu de tours futuristes, voir des gondoles ou des igloos et le métro l’amènera autant à la campagne et à la mer qu’au ski ou dans le cosmos, la destination finale. Mais Zouk, qui habite un manoir biscornu au milieu des gratte-ciels est encore en apprentissage et elle n’a pas le droit d’utiliser sa baguette, ce qui ne l’empêchera pas de créer des catastrophes et de devoir trouver des solutions – avec ou sans magie – pour tout réparer. Elle est accompagnée d’une amie humaine, d’un potiron vivant quelque peu trouillard et d’un chat qui parle plutôt aventureux. Les histoires sont des récits d’apprentissage positifs qui font appel à l’imagination dans des histoires plutôt poétiques d’après les résumés entendus. Elles seront parsemées de personnages hauts en couleurs comme un ogre gourmand, un géant, des lutins, ou un drachon – ce fameux mélange de cochon et de dragon. Le projet semble plutôt bien avancé, les producteurs sont déjà assurés d’une collaboration avec la chaîne Piwi plus et on espère la voir un jour sur les petits écrans.

 

 

     Alors que les projets de séries aux épisodes de 7 minutes semblent l’apanage des plus jeunes, pendant que les plus longues sont destinées aux 6-12 ans, les choses changent quand l’âge visé est clairement ado ou adulte. A croire que leur temps d’attention décroit à mesure qu’ils vieillissent ! Plus c’est court, plus c’est grand finalement tant les saynètes les plus rapides sont les plus caustiques. C’était déjà le cas hier pour Selfish, il en est de même pour quatre autres destinées au même public. La première, Le Fond du bocal, met une nouvelle fois en scène des poissons mais en image de synthèse sur des décors live. Porté par les luxembourgeois de Zeilt productions, c’est encore l’adaptation d’une BD mais cette fois signée Nicolas Poupon dans des vignettes de 5 minutes qui seraient scénarisées par l’auteur, El Diablo et le youtubeur Baptiste Lorber, mais son humour et sa présentation nous ont moins convaincu. Attardons-nous sur les trois autres.

 

     Globozone est un projet 360 – pour résumé, déclinable sous d’autres formes que ce soit applications, réalité augmentée, produits dérivés… – présenté par les français de Umanimation et créé par le duo GangPol & Mit. Là encore il s’agit d’un projet en images de synthèse mais bien plus ironique. Les personnages, qui évoluent dans un univers ultra connecté sans pouvoir se passer des nouvelles technologies, ressemblent à des pixels géants comme si l’ultra-modernité n’était qu’une façade pour masquer une forme d’archaïsme. Il s’agit d’une série sans parole, critique et ironique sur le monde de l’entreprise, son ordonnancement, sa tendance à enfermer son personnel en pensant lui offrir le summum du confort, et sur l’addiction des individus à l’informatique. Les auteurs ont présenté un épisode plutôt réussi, même si rien de bien nouveau ne transparait sinon l’importance de la musique qui sera au cœur de la série et des résolutions d’intrigues. Arte est déjà partenaire et la série devrait couter environ 10000 euros la minute. A voir !

 

 

     Une fois n’est pas coutume, le projet suivant est une adaptation, mais allemande cette fois : le mal-nommé NotFunny (Nichtlustig en VO) de Josha Sauer. L’auteur n’est absolument pas animateur à l’origine et il est arrivé dans l’univers de la BD par accident. Il s’est simplement au début des années 2000, qu’il serait amusant de dessiner une image drôle par jour comme une forme d’auto-thérapie. Son trait un peu rond et simple rappellera parfois Garfield même si son humour décapant est bien plus noir et sarcastique. Après en avoir produit plus de 1200, les avoir publiées sur son site internet ou dans des journaux, en avoir fait des livres depuis 2003 et avoir construit une fanbase impressionnante en Allemagne, l’auteur s’est dit qu’il serait amusant d’en faire une série animée. Pour cela il a commencé par quelques gif et en 2015, il a extirpé quelques personnages emblématiques de son immense galerie, il en a gardé d’autres sous le coude qui officieront en tant que seconds couteaux et il écrit des histoires courtes avec le même type d’humour. Parmi eux, on devrait donc retrouver un écureuil suicidaire, la mort et son compagnon de vie qui est un caniche rose, Mr Riebman, et quelques guests comme les « village people » ou un canard qui voyage dans le temps. Sauer décrit sa série comme une sorte de mélange entre Pulp Fiction (pour le côté choral décalé) et les Monty Python Flying Circus. En 2012, il réalise un premier court-métrage de 20 minutes et en 2015, un crowfunding lui permet de réunir près de 500 000 euros pour réaliser 6 épisodes. Certains sont encore inédits en ligne mais on a pu les voir et dont on garantit qu’ils sont particulièrement savoureux. Son objectif est à terme d’en faire une série de 25 épisodes. Vivement !

 

 

     Enfin, retour en France avec l’un de nos coups de cœur de l’année : Dans ta face d’Eve Ceccarelli. La réalisatrice est issue des Gobelins et de la Poudrière et la série sera coproduite par Donc voilà et Bridges. Là encore les épisodes promettent d’être courts, de l’ordre d’une minute et demi chacun, et pour cause, le but est de proposer en humour des répliques cinglantes pour faire taire les harceleurs en tout genre. Après avoir raconté une histoire de harcèlement sexuel qui lui est arrivée dans un bar voilà deux ans, l’auteure a raconté avoir été prise au dépourvu et ne pas avoir su quoi répondre sauf… trop tard, plusieurs heures après. Elle a également trouvé un groupe de discussion où tout un chacun peut écrire ses réparties face à ce fléau qui lui a donné l’idée de la série. En effet, les thèmes qui y seront traités sont: savoir répliquer, ne plus avoir peur, se défendre avec le langage. En humour, sans victimisation ni violence, la série traitera des 1000 visages du harcèlement de rue en offrant quelques répliques bien envoyées. La productrice rappelait qu’on est toujours le « trop » de quelqu’un (trop gros, trop noir, trop gay, trop mal vêtue…). L’univers devrait être plutôt épuré avec une scène introductive qui montrera que les attaques peuvent venir de n’importe qui et à n’importe quel moment. Le projet est clairement l’un des plus intéressants qu’on ait vu, et il a d’ailleurs obtenu la bourse Beaumarchais destinée à l’écriture de séries TV. On espère qu’elle se fera d’autant plus que le budget nécessaire n’est pas trop élevé, moins de 9000 euros la minute. Aux dernières nouvelles, France Télévision pourrait être intéressé.

 

 

     Demain, on ira se promener du côté des spéciaux TV et de l’animation adulte, les uns et les autres allant parfois de pair.

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