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Cartoon Forum 2018 - Jour 3 : Jeune génération et spéciaux TV
par Nicolas Thys, 2018-09-23

     En 2018, huit projets de spéciaux télévisés (7 étant des 26 minutes et un de 52 minutes) étaient présentés au Cartoon Forum. Un nombre en hausse depuis quelques années mais stable par rapport à 2017. C’est également un format dont on peut dégager quelques spécificités. D’une part, plusieurs projets semblent se focaliser sur la période de Noel, comme si c’était une époque pour la diffusion d’épisodes uniques et moins enclins à la sérialité. L’un d’eux, Noah’s tree, excellent projet, semble d’ailleurs faire de Noel une excuse puisque rien sauf l’introduction n’est particulièrement liée aux fêtes de fin d’année. D’autre part, il se dégage l’impression que ce format est adéquat pour pouvoir développer des récits amples sans pour autant passer par le long métrage qui dispose d’une autre économie, est souvent plus chronophage et compliqué à mettre en place. D’autant qu’une sortie salle n’est jamais compromise pour ces téléfilms puisqu’en France, de plus en plus de programmes – essentiellement pour les enfants – composés de plusieurs courts-métrages dont des 26 minutes pour la TV sortent et rencontrent un certain succès.

     Trois des réalisateurs de ces projets sont sortis de l’école il y a moins de 5 ans. On commencera par Maman pleut des cordes d’Hugo de Faucompret. L’auteur est sorti des Gobelins en 2015 et depuis il s’est distingué en signant un court-métrage inspiré du poème Automne pour la série En sortant de l’école, ainsi que plusieurs clips et des illustrations de livres au style déjà reconnaissable. Pour ce 26 minute, il voudrait raconter l’histoire d’une petite fille envoyée à la campagne chez sa grand-mère pour Noel alors que sa mère lutte contre une dépression. Le récit semble simple avec la rencontre d’autres enfants et l’amitié avec un mystérieux vagabond à l’odeur désagréable mais il devrait être doté d’un aspect plus dramatique avec la maladie. Ce qui a toutefois retenu le plus l’attention, c’est le teaser (visible ici), ces quelques plans magnifiques qui promettent beaucoup en termes de mise en scène, des lieux qu’on a hâte de découvrir et ses dessins parmi les plus beaux qu’on ait vu pendant ces trois jours. Les personnages semblent porter dans chacun de leur trait une personnalité folle et on a hâte d’en voir davantage. Le projet est porté par Laïdak Films, une société franco-allemande.

     Deuxième spécial TV important proposé ce jour : Tufo que réalisera Victoria Musci, une ancienne étudiante de la Poudrière. Elle est venue à Toulouse pour porter ce projet original dans le paysage télévisuel européen, et probablement l’un des plus compliqués à monter tant il cumule ce dont les diffuseurs, un peu trop frileux, ont tendance à avoir peur. D’une part, il est clairement adulte et se concentrera sur la mafia sicilienne, et d’autre part, c’est une œuvre hybride, à la fois documentaire et animée, et elle entremêlera des images live pour les décors sur lesquels sera intégrée une animation 2D. Tufo – de Tuf en français, une roche volcanique tendre mais solide – détonne du reste de ce qu’on a pu entendre cette année à Toulouse avec un sujet adulte et violent : le récit d’Ignazio Curto, un homme qui a choisi de résister à la mafia sicilienne et de ne pas se laisser faire alors même que son exploitation et sa famille étaient menacées. Et ce jusqu’à ce que ceux qui lui voulaient du mal soient mis en prison. Il s’est également battu pour ne pas avoir à changer de nom ni tout laisser derrière lui, et il vit toujours en Sicile. L’avantage de l’animation dans ce cas présent est qu’elle peut montrer les individus sans avoir à représenter leur véritable visage et qu’elle permettra de reconstituer au mieux l’histoire de Curto. Le budget prévu est d’environ 750 000 euros, et pour le moment Les Contes modernes, qui commencent à produire beaucoup d’animation après avoir longtemps œuvré dans le long-métrage de fiction et le documentaire de création, et les turinois de Showlab sont engagés sur le projet. A ce qu’on a pu voir, France Télévision semble porter un intérêt certain à Tufo.

     Le troisième projet de spécial TV porté par un jeune cinéaste vient de Hongrie et s’intitule Noah’s tree. Son auteur, Péter Vácz, est notamment connu pour son court-métrage de fin d’études Rabbit and Deer qui avait beaucoup circulé en festival voilà 4 ans et remporté plus d’une centaine de prix de par le monde. Depuis, il a réalisé plusieurs clips, de très courts films d’une minute environ et un court-métrage, Pillowface. Désormais il développe ce 26 minutes pour la télévision. Preuve que Noah’s tree intéresse, sa présentation au forum de Visegrad a remporté un prix en mai dernier, il a été sélectionné aux cessions de pitch du festival d’Annecy en juin et Vivement Lundi ! a rejoint les hongrois de Filmfabriq à la production. De quoi s’agit-il ? De l’histoire de Noah, 10 ans, un enfant dont les parents passent leur temps à se disputer au point qu’ils en sont à divorcer et que son père va quitter le foyer. Le petit garçon passe son temps à sculpter de l’argile et crée un personnage avec un trou dans le cœur. Alors qu’une lumière surgit de cette blessure, Noah s’évanouit et atterrit dans une forêt magique peuplée d’arbres mystérieux et de personnages étranges, elfes et bouts de bois notamment. Sans en dévoiler davantage, on peut affirmer que le reste de l’histoire est prometteur d’autant que Peter Vacz n’hésite pas à aller vers une certaine noirceur et ne cherche pas l’optimisme joyeux et moralisateur à tout prix. Les deux idées principales qu’il souhaite développer dans cette métaphore merveilleuse sont : ne jamais rester seuls avec ses problèmes et ne pas tout garder pour soi. L’ensemble devrait être réalisé en volume pour un budget avoisinant les 460 000 euro. Un troisième partenaire serait le bienvenu pour une coproduction.

     Si les trois projets précédents émanaient de jeunes cinéastes déjà quelque peu remarqués dans le milieu du court-métrage, ce n’était pas le cas de tous les spéciaux TV de l’année. L’un des plus beaux arrive d’Ecosse et de Pologne et avait déjà été sélectionné pour une résidence d’écriture à l’abbaye de Fontevraud voilà quelques années. A Bear named Wojtek (teaser visible ici) fût présenté par son réalisateur Iain Gardner et difficile de ne pas résister à un projet aussi singulier, tant dans son fond que dans sa forme. A 48 ans, Gardner a débuté dans l’animation en travaillant sur The Thief and the cobler de Richard Williams avant de réaliser plusieurs courts-métrages. Il fût également le directeur artistique du projet McLaren 2014 emmené par l’ONF/NFB à l’occasion du centenaire de Norman McLaren. Pour ce film, il veut reconstituer l’histoire vraie d’un ours brun adopté en Iran par des soldats polonais évacué de l’URSS pendant la seconde guerre mondiale, jusqu’à la fin de son périple dans un zoo d’Edimbourg où il a vécu jusqu’en 1963. Enrôlé comme soldat afin de satisfaire ses provisions de nourriture, il a suivi un bataillon d’artilleurs jusqu’en Italie où il s’est distingué lors de la bataille de Monte Cassino en 1944. Il a d’ailleurs fini avec le grade de caporal. Une fois démobilisé, il a été récupéré par le zoo écossais dont il est devenu une mascotte. Deux statues ont été érigées en son honneur, une à Cracovie, l’autre à Edimbourg, et son histoire avait fait l’objet d’un documentaire par la BBC en 2011. Le réalisateur a dit vouloir faire son film dans une animation 2D traditionnelle et a cité comme références majeures : The Snowman de Raymond Briggs et L’Homme qui plantait des arbres de Frédérick Back, ce qui laisse augurer du meilleur s’il parvient à faire son film tel qu’il l’entend. Le budget devrait avoisiner les 750 000 euros pour une livraison, si tout va bien, en 2020 à l’occasion des 75 ans de la fin de la guerre.  

     Parmi les autres 26 minutes destinés à la TV, nous avons pu assister au pitch de Looking for Santa que produiront Folimage et Lunanime. Il s’agit d’une production typique de Folimage avec une équipe issue du studio puisque ce sera écrit par Alain Gagnol et réalisé par Marc Robinet avec Samuel Ribeyron à la direction artistique. Un petit garçon riche et capricieux demande le père Noel en cadeau à son père. Ce dernier engage un chasseur pour le récupérer et l’enfant, se rendant compte qu’il a mis en danger la vie du Père Noel devra aller le sauver avec Alice, une petite fille qui vient d’emménager non loin. Cela devrait couter 680 000 euros. Et les choix étant inévitables puisque 3 projets sont pitchés en même temps, nous avons manqué Mentor, production grecque sur un périple marin éducatif autour d’un voyage en bateau qui permettra de capter l’essentiel les antiquités classiques, Mobilis, une adaptation française de 20 000 lieues sous les mers de Jules Verne dans laquelle Némo sera une femme, et Paperman et Machégirl, projet Belge de 52 minutes qu’on imagine faite à partir de papier !

     Dans l’ensemble l’édition 2018 fût un bon cru, que ce soit dans l’organisation ou dans son contenu, avec plusieurs projets passionnants. Paul Young, producteur à Cartoon Saloon, en a profité pour annoncer que Clare Kitson sera le deuxième récipiendaire du Lotte Reiniger award pour sa carrière au sein de Channel Four et son investissement dans le secteur de l’animation. Il sera remis lors de la deuxième cérémonie des Emile Awards qui se tiendront à Lille en décembre. Finalement, seuls deux éléments étaient plus ennuyeux : la coquille vide de Folimage et Ex-Nihilo sur We are the artists. Alors qu’une sélection est faite en amont et que certains projets en concept disposent de pitchs courts de 10 minutes, comment ont-ils pu présenter un projet pendant lequel André Manoukian racontait des anecdotes aussi sympathiques qu'inutiles pendant 15 minutes sur les 20 en vidéo, sans mentionner un réalisateur, en ne parlant pas du contenu de la série hormis quatre protagonistes et un lieu, sans image en mouvement, sans exemple d’épisode, sans construction narrative ni plan de financement. Un vide absolu. On sait juste que la série parle de musique et d’apprentissage avec des invités dessinés. Deuxième point : le comportement parfois désobligeant voire injurieux de Francis Nielsen à la modération de pitchs qu’il est censé aider, alors qu’habituellement il est plutôt sympathique. Dommage.

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