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De la xénophobie
par Ky Nam Le Duc, 2018-09-27

À côté de chez moi, il y a un édifice de bureaux de trois étages qui abritait anciennement quelques sociétés de production, dont Vivavision (génitrice du mégalithe culturel de ma génération, Wat-wat-wat-watatatow). La pertinence de ces quelques vaillantes entreprises ayant périclité durant la fin du dernier millénaire, ce bâtiment voisin n’était occupé que très partiellement avant son acquisition récente par des promoteurs qui ont judicieusement changé sa vocation. Ces derniers ont converti tout l’immeuble en logement à chambres, maintenant louées en courte durée. Vous pouvez déjà imaginer la suite.
 
Du fait de leur localité relativement centrale, et par bouche-à-oreille, ces chambres attirent principalement des Français fresh off the boat. Faute de cour intérieure, et légalisation imminente du cannabis oblige, ces quelques dizaines de récents arrivants, dans un réflexe atavique (05/68), occupent depuis l’entièreté (littéralement) de ma rue chaque fin de semaine, jusqu’aux petites heures. Nous avons le poste de quartier sur speed dial, mais le résistance est fougueuse, ces jeunes canalisant l’esprit de Jean Moulin devant nos humbles constables de la SPVM. 
 
Je ne suis pas entièrement antipathique au parcours migratoire de ces expatriés: mon père, très francophone grâce aux Jésuites de Huê (contrairement à ma susmentionnée mère), avait provisoirement contemplé émigrer vers la métropole coloniale de son camp de réfugiés en 1978 avant que son oncle, chauffeur de taxi à Paris, ne l’en dissuade ainsi: “Viens pas icitte Tam, il n’y a pas d’opportunité, les Français sont racistes et la France a périclité.” (Je paraphrase un peu) Toujours est-il que j’ai ainsi manqué de peu être Parisien moi-même et je remercie quotidiennement la Providence (ainsi que mon oncle) de m’avoir évité ce fâcheux destin. Moi aussi, à la place de ces jeunes, je serais parti pour le Québec (ou plutôt le Canada! dans leur vernaculaire encore ingénu).
 
Mais, pour poursuivre ma parodie de Montaigne en ces pages, je confesse être un peu tanné. Tout d’abord, faille-t’il absolument que cette diaspora conglomère ainsi dans de petits ghettos spécifiques? Ils parlent déjà français, qu’est-ce qui les empêche d’habiter où bon leur semble dans cette ville? J’ai quitté les abords du Parc Laurier (territoire qu’on devra bientôt rétrocéder à la République si ça continue ainsi) et voilà que ce flux migratoire me rattrape même dans le Centre-Sud. 
 
(Dans une vignette digne de Kwaidan, cela fait maintenant quatre générations que ma famille et moi tentons de nous défaire de la France. Nous croyions que c’était terminé avec Diên Biên Phu, mais comme dans tout bon film d’horreur, ce n’était là que le premier revirement. Nous devons énormément à nos anciens maîtres usufruitiers (et je cite de façon obligée et transparente que la cuisine vietnamienne n’est ce qu’elle est que grâce à l’influence française, si vous aimez tant les Banh Mi et la Pho, c’est qu’ils sont naturellement les résultantes de ce mélange (tout comme on doit le Poulet au Beurre aux Anglais) car la cuisine vietnamienne réellement ancestrale n’est pas un accommodement très raisonnable pour nos papilles) mais il y a un point où assez, c’est assez! Vais-je devoir m’exiler à Hochelaga-Maisonneuve?!?)
 
Je badine un peu évidemment, mais je veux exhiber ici quelque chose de réel. Jusqu’à ces faits, je n’étais pas familier avec ce sentiment (viscéral): se sentir menacé dans son identité collective. L’exemple de ma rue est fascinant dans ce sens. Elle ne fait, n’existe, que sur un seul bloc, c’est-à-dire qu’elle ne comprend qu’une vingtaine de bâtiments pour approximativement une quarantaine de résidents, une communauté de rescapés du Faubourg à M’lasse, pure laine tissée serrée. Ils m’ont d’ailleurs vu arriver il y a quelques années comme un extraterrestre. 
 
L’un d’eux, un sexagénaire taciturne du nom de Gaëtan, habitant là depuis toujours, ne m’a pas adressé la parole durant mes deux premières années. Depuis, nous avons fait peu à peu connaissance et sommes maintenant en assez bons termes pour nous prêter mutuellement des outils. Il me mentionne encore comme étant le “Chinois” auprès de sa famille, mais je juge néanmoins mon intégration plutôt réussie.
 
Toujours est-il que ni Gaëtan ni moi n’étions prêts pour ce nouveau bolus migratoire. Du jour au lendemain, voilà que la population de notre rue a doublé (et de surcroît, par l’arrivée d’un seul groupe socioculturel). Appelez ça mon moment d’illumination caquiste, mais je comprends beaucoup mieux maintenant ce sentiment tant invoqué, cette peur de se voir dissoudre par l’arrivée massive des autres. L’ironie demeure que ces craintes culminent dans ces régions chez nous qui vivent un minimum d’immigration, mais l’instinct de préservation tribale m’est tout à fait tangible maintenant.
 
Tout substrat a une certaine capacité d’intégration. L’existence de cette limite est sans équivoque, mais son jalonnement sera toujours controversé et subjectif. Il va de soi que les nouvelles nous donnent l’impression de dizaines de milliers d’arrivants chaque jour, ce qui nourrit notre cerveau reptilien (celui qui chante Wat-wat-wat-watatatow en boucle). La difficulté réside à convoquer en service notre cortex, de discuter et d’évaluer sans faire appel à l’émotion, trop facilement accessible pour nous dans ce genre de cas. (On dira ce qu’on veut de la politique, mais c’est en nous ennuyant le plus qu’elle nous sert ainsi le mieux.)
 
Vis-à-vis cette crise migratoire dans le microcosme de ma rue, ce sont mes voisins qui ont su le mieux démontrer cette grâce. Ils sont allés calmement à la rencontre de ces jeunes pour leur expliquer la situation, que nous ne vivons pas dans le même fuseau horaire qu’eux, pas encore. Et comme de fait, nos néo-Québécois se sont depuis trouvé un terrain vague tout près (c’est pas ce qui manque dans le Centre-Sud) pour se rassembler. 
 
Je les imagine discuter de ce nouveau pays, cet Eldorado qu’ils doivent déchiffrer et bien évidemment, ça me rappelle ma famille et leurs amis lors de nos premières années ici, assis à même le plancher de la cuisine. Ils avaient tant à se raconter, de découvertes quotidiennes à partager, dans ce mélange particulier d’excitation et d’appréhension, d’enchantement et de nostalgie. Il n’y a rien comme les mystères d’un nouveau monde, et c’est ensemble qu’on doit se l’expliquer. Se le concevoir.

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