Critiques
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The Grandmaster

Kar-wai Wong
24 images recommande Par Céline Gobert , 2013-08-22

ESTHETIQUE DU MOUVEMENT

    Le temps file, fuit, ralentit, s'accélère. C'est dans ses circonvolutions, ses extensions, ses arrêts, que Wong Kar Wai inscrit son (faux) film de kung fu, son (faux) biopic du maître Ip Man, mentor de Bruce Lee et légende des arts martiaux. Un mouvement en avant, que font les années et les corps, illustré par WKW à chaque seconde, chaque volute de fumée et chaque soupir. A l'écran, il le traduit par les gestes qui composent le Wing Chun - un des styles de kung fu -, par les fuites que subissent les amours maudites, par les saisons qui s'égrènent et filent entre les doigts. On avait perdu le cinéaste hongkongais quelque part dans des cafés américains... nous parlant d'amour ; on le retrouve dans la Chine des années 30.... nous parlant d'amour. Encore. Comme à la belle époque d'In the Mood for love : la valse des silhouettes qui s'étreignent avant de se perdre, la beauté-éclair du geste, qu'il brise (os, mâchoires, et illusions) ou qu'il guérisse (une amoureuse, armée d'une seule serviette chaude, qui vient calmer les blessures).

    The Grandmaster n'est pas un film de kung fu, n'en déplaise à ceux qui espéraient du come back de Kar Wai un peu moins de romantisme, c'est un film qui utilise l'action chorégraphiée des combats pour magnifier le geste et le mouvement, expressions physiques d'idées plus métaphysiques (destin et fatalité). Et évidemment, c'est romantique. D'autant plus que les amours impossibles des protagonistes se révèlent prisonnières de forces qui les dépassent : guerres individuelles entre chefs de clans (Nord et Sud) et potentiels successeurs au Grand Maître du Wing Chun, ou encore guerres collectives avec cette Chine alors occupée par les Japonais.

    Comme dans ses précédents longs métrages, WKW aime à manier le temps, remanier l'espace. Les gouttes de pluie tombent, au ralenti. Les poings frappent, dans des rafales. Interruptions et accélérations composent cette fresque qui s'étend de 1936 à 1953. L'avantage du geste cinématographique, à l'instar des gestes posés au kung fu, est qu'il permet le contrôle. Retenir les secondes qui défilent, et s'attarder - sur le visage parfait d'une femme (Zhang Ziyi) ; sur l'instant de bonheur d'un homme (Tony Leung). Retenir, ne pas voir s'échapper les perfections éphémères. Impuissants, pourtant, les amants maudits ne parviendront pas à contrer les heures, et subiront le deuil (d'enfants), l'exil (encore l'idée du mouvement), le sacrifice, et l'abandon tragique des idéaux.

    A cette immuabilité et cette obligation d'aller de l'avant (« It's better to advance than to stop », dit l'héroïne) ne survit plus qu'un seul geste : le geste de cinéma. Un geste pour le moins culotté ici, puisque le film sentimental transcende le film de kung-fu, le romantisme transcende l'action. Avec une poésie noire plus vénéneuse que chez Ang Lee. Total contrôle de l'esthétique, totale minutie dans l'illustration des passions : Wong Kar Wai choisit de répondre au chaos de l'existence par la maîtrise filmique. Des décors (sublimes) aux moindres oeillades et flocons de neige, The Grandmaster, pur film-paradoxe, illustre le désordre (amoureux), la violence (de la guerre), les aléas (de la vie) par le contrôle de l'image et de l'imagerie, luxueuse, classe, supérieure. Kar Wai insuffle du romanesque et de la mélancolie dans l'action : la chair abîmée et les cœurs meurtris deviennent poésie ; les combats des corps deviennent des danses. C'est simple : The Grandmaster retient la beauté avant qu'elle ne se fane, enraye la course du temps pour mieux sublimer le périssable. Cette cruauté inhérente à l'existence, le cinéaste la combat par la beauté des arts visuels, que sont à la fois le Wing Chun et le cinéma.

    A la fin, le 7ème art et les arts martiaux partagent un même combat. Transmission de beautés, de valeurs, d'idéaux. Quête perpétuelle d'un sublime qui vient masquer les médiocrités de la vraie vie. L'art comme seule façon de i) figer le beau, ii) avancer quoi qu'il arrive ? C'est sûr, on a enfin retrouvé Wong Kar Wai.

La bande-annonce de Grandmaster
 

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