Critiques
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Le démantèlement

Sébastien Pilote
24 images recommande Par Gérard Grugeau , 2013-11-14

LA PART DES ANGES

    « Goriot mettait ses filles au rang des anges, et nécessairement au-dessus de lui, le  pauvre homme ! Il aimait jusqu’au mal qu’elles lui faisaient. » – Balzac, Le Père Goriot

 

    Sébastien Pilote est l’homme des habitudes brisées et de la nostalgie muette. Que ce soit dans Le vendeur (2011) ou aujourd’hui Le démantèlement, le cinéaste originaire du Saguenay arpente avec constance sa région et son époque, comme le personnage de son dernier film qui « marche sa terre à tous les jours » depuis 40 ans. Et c’est ce temps arrêté, ce temps d’un autre temps, que capte avec une patience nue la caméra, rivée à la terre comme au ciel. Un temps étale que la modernité vient briser en laissant sur la touche des individus de devoir et de peu de mots, dépossédés d’eux-mêmes et peinant à s’adapter à ce qui vient. Au capitalisme anesthésiant qui colonisait l’esprit de Marcel, le vendeur d’automobiles, répond ici le dur labeur paysan fait de contraintes quotidiennes, doublé de l’amour déraisonnable d’un père qui se défait de ses terres et de ses bêtes pour venir en aide à ses filles dans le besoin.

    Le démantèlement est un film sur le don et le sacrifice, et le personnage de Gaby (dont Gabriel Arcand rend avec nuances toute la détresse rentrée) a tout d’un Père Goriot ou d’un Roi Lear des temps modernes. Scindé en chapitres, chaque partie portant le nom d’une des filles de l’éleveur (Marie, en rupture de couple, et Frédérique, la jeune comédienne), le récit classique sonne comme le chant mélancolique d’une lente dérive intérieure, celle d’un homme lié à sa terre et à l’idée de la transmission, qui s’oublie en chemin et sombre dans l’errance forcée. Enregistrant les gestes routiniers de la vie rurale, la mise en scène en plans rapprochés se double d’une dimension contemplative faite de plans larges où l’homme se fond, enraciné dans le paysage qui l’a façonné. Ce faisant, Sébastien Pilote tire son film vers le poème élégiaque (en 35 mm), inscrivant plusieurs séquences dans un état de nature harmonieux que la musique lancinante et la photographie vibrante associent bientôt à l’évocation d’une souffrance aux accents crépusculaires, alors qu’un homme implose sous nos yeux, au même titre que l’œuvre de sa vie. Et les lieux de la bergerie se prêtent ici volontiers à un cinéma d’une plus grande amplitude, permettant de jouer de la profondeur de champ.

    Si le scénario semble parfois trop balisé et la mise en place quelque peu systématique, l’émotion fait délicatement son chemin et se maintient intacte, vivante. Surtout lors des deux ventes aux enchères où le film s’ancre soudain dans une poignante vérité documentaire. Par une série de gros plans qui isolent les visages des figurants de la région et le recours à un encanteur local qui semble émaner de la plus pure tradition du cinéma direct, Sébastien Pilote donne corps à une petite collectivité brièvement ressoudée par des habitudes communes. Mais dans sa douce âpreté à l’image des petits vallons qui brisent l’uniformité du plat pays, Le démantèlement prend acte en sourdine des sursauts d’une époque mutante et marchande où les familles éclatent, les liens sociaux s’effritent et le patrimoine n’intéresse plus la jeune génération que pour sa valeur de revente. Précipité dans sa tragédie d’homme ordinaire, Gaby n’a alors d’autre choix que de questionner le sens profond de son existence en dehors d’un cosmos personnel qu’il voulait immuable. Pensant naïvement pouvoir renouer avec la mère de ses enfants, l’homme devra se réinventer après s’être délesté de tout, nous laissant nous aussi, au final, face au vide abyssal des lendemains incertains. Avant d’emménager dans un petit logement au confort sommaire, Gaby aura revu sa fille cadette (lumineuse Sophie Desmarais), aimante et moins ingrate que son aînée. Le père lui dira son admiration car, en quittant la région pour devenir comédienne à la ville, Frédérique aura fait autre chose de sa vie. Il y a là, dans ces retrouvailles et les ultimes séquences du film, une brèche déchirante où vient se lover une forme de transcendance. Devant nous, un homme digne accomplit son humanité alors que le cinéma, en quelques plans, quelques bulles isolées, réunit une famille tout en consacrant son éclatement. La blessure est fatale, la faille tragique. Le temps du deuil est à l’œuvre, mais les muses du théâtre veillent.

 

La bande-annonce du Démantèlement

Texte originellement paru dans le numéro 164 de la revue 24 Images.

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