Critiques
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Only Lovers Left Alive

Jim Jarmusch
24 images recommande Par Philippe Gajan , 2014-04-24

STRANGER THAN PARADISE

    Oh que voilà des vampires magnifiques ! Car c’est bien un film de vampires que nous offre Jarmusch, tendance sophistiquée. Or donc, deux vampires, dans une bâtisse décrépite de Detroit. Nous sommes chez Adam (Tom Hiddleston), musicien underground, aristocrate, être raffiné et languide qui attend Eve, sa flamme éternelle, belle et énigmatique (Tilda Swinton est un vampire, ce film en est la preuve!) en provenance de Tanger. Dans ce capharnaüm, maison-musée témoin d’un demi-millénaire de créations humaines – Adam est collectionneur de guitares –, des retrouvailles. Nos buveurs de sang sont fatigués de vivre. Particulièrement Adam, dépressif, qui ne supporte plus les zombies, entendre les simples mortels.

    On retrouve dans Only Lovers… l’ensemble des thématiques formelles de Jarmusch : la musique, la nuit, la ballade, cette sorte de langueur qui caractérise le passage des êtres jarmuschiens, romantiques fin de siècle égarés dans un monde qu’ils quittent en faisant du surplace. On y revisite Ghost Dog, Dead Man, Night on Earth ou encore le liminaire Stranger Than Paradise. On y retrouve également ce mélange d’humour et de mélancolie qui caractérise l’ensemble de l’œuvre. Ici, entre deux errances dans les nuits de Detroit et de Tanger, les vampires croisent de façon sommaire et plutôt drôle les grands mythes culturels. Adam a donné à Schubert ses sonates, Christopher Marlowe (John Hurt, très classe) déteste toujours autant Shakespeare qui lui a volé son œuvre. Car les vampires de Jarmusch ont de tout temps été là, aux côtés des humains. Ils les ont nourris et, en échange, ils s’abreuvaient de leur sang. Ils sont en quelque sorte la plus belle part de l’homme et la plus vile. Mais ce sang est désormais contaminé, les vampires sont faibles et en danger, ils se fournissent dans les hôpitaux en soudoyant quelques laborantins cupides.

    Car pour Jarmusch et ses vampires, l’humanité, et l’Occident plus particulièrement, est coupable des deux plus grands maux qui puissent exister. Il n’y a plus de créativité ni d’amour en ce monde, et donc la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. La force du nouveau film de Jarmusch est d’avoir convoqué le spectateur au chevet de l’Occident par le truchement du mythe. Certes, dès lors, ceux qui y ont vu un film naïf ont beau jeu. Qu’est-ce que l’amour et la création ont à voir avec le déclin de son l’empire ? La réponse de Jarmusch, le musicien comme le cinéaste, est simple et complexe comme la beauté. La beauté, d’une part, de ces ballades nocturnes dans Detroit et Tanger, parmi les restes de leur splendeur passée, ballades dans ces friches qui sont les témoins de la décadence d’une civilisation. Et puis la beauté fulgurante, saisissante et poignante des concerts auxquels on assiste presque subrepticement, au milieu d’une assistance clairsemée, elle-même comme égarée aux confins de la nuit. Durant ces instants suspendus qui abolissent le temps, le babil désabusé et romantique de nos dandys s’estompe et s’engouffre alors un parfum d’éternité. Des moments plus étranges que le paradis, un paradis qui jouxte l’enfer et s’y confond parfois.

    Là est la force de Only Lovers Left Alive, celle d’une plainte tout d’abord à peine perceptible qui enfle progressivement pour hurler finalement sa douleur. Naïf, Jarmusch ? Ou pire : manipulateur ? Alors il faut croire que celui qui s’embarque dans cette aventure aux accents gothiques l’est tout autant. Que ces acteurs racés (entendre ces aristocrates vampires), reflets du pire comme du meilleur de nous-mêmes, sont trop humains finalement, trop humains pour accepter leur sort, celui de l’humanité. Jarmusch, comme Sorrentino avec sa Grande Bellezza ou Moretti avec Habemus papam ont la lucidité de ceux qui sonnent le glas d’une civilisation au bord du gouffre qui, une dernière fois, se retournerait pour mieux contempler tout ce qui va disparaître. La lucidité de grands romantiques incompris. Et c'est beau à en mourir...

Texte paru originellement dans le numéro 164 de la revue 24 Images

 

La bande-annonce d’Only Lovers Left Alive

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