Critiques
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Force Majeure

Ruben Östlund
24 images recommande Par François Jardon-Gomez , 2015-01-15

QUAND L’INSTINCT VA, TOUT VA

    « Connais-toi toi-même », dit l’adage. Ou encore : « Prends conscience de ta propre mesure ». Mais qu’arrive-t-il quand l’autre en soi, finalement découvert, fait peur? Qu’il est pleutre, abject, tant pour sa propre personne que pour l’autre moitié du couple avec qui il partage sa vie depuis tant d’années? Ces préoccupations traversent le nouveau film de Ruben Östlund, Force majeure, avec en son centre une question poignante : comment réagirait-on face à une situation de danger extrême? Que révèlerait cette réaction de notre nature instinctive? Drame construit en cinq actes (pour cinq jours de ski), le film renoue avec l’essence du genre dramatique, soit un genre hybride entre comédie et tragédie.

    Le premier plan installe déjà une étrangeté : le couple (Tomas et Ebba) est convaincu par un guide touristique de prendre une photo, avec leurs enfants, devant le décor enchanteur des Alpes françaises. Pose par pose, le photographe met en scène parents et enfants pour donner l’image de la famille parfaite au bonheur parfait. On s’en doute déjà, mais ce bonheur n’est que mise en scène – ce que laisse également entendre un dialogue ultérieur qui explique : « the light and everything are perfect on the pictures » (comprendre : rien n’est parfait en-dehors des photos). Au détour d’une conversation, la femme laisse entendre que l’homme a « cinq jours pour être avec sa famille », sous-entendant que son travail l’occupe trop souvent. (On ne saura d’ailleurs rien de la vie de cette famille en dehors de leur séjour en vacances.)

    Tout semble en place pour contrôler le danger à la station de ski, notamment l’emploi de canons de son pour provoquer des avalanches et empêcher la formation de véritables avalanches, potentiellement dangereuses. Mais le bruit des canons et le ballet des déneigeuses la nuit (sur fond du mouvement « Été » des Quatre saisons de Vivaldi – leitmotiv musical du film) ajoutent à l’inquiétude grandissante d’Ebba face aux menaces de la Nature. Au deuxième jour, une avalanche contrôlée fait son chemin vers le centre de ski pendant que la famille dîne au restaurant extérieur de l’hôtel. Alors que le péril devient de plus en plus réel et que la panique s’empare des enfants, Tomas se sauve lui-même plutôt que de protéger les siens. Une fois le danger passé, le malaise est palpable et le retour à la réalité se fait entre les rires confus et les silences gênés.

    Plus encore que le geste de son mari, ce qui apparaît intolérable à Ebba est que Tomas refuse de reconnaître cette version des évènements – que ce soit dans l’intimité, avec un couple de vacanciers ou encore avec des amis venus les rejoindre pour quelques jours. Pris dans les conventions, le couple s’entend d’abord pour dire « that’s not us », « we have to share the same view », « we’re on holiday, we shouldn’t be acting like this ». Mais décidé à ne pas perdre la face, Tomas cherche surtout à empêcher qu’on remette en cause sa capacité à assurer le rôle traditionnel de protecteur de la famille associé à l’homme. Östlund explore alors les nouvelles configurations du couple, la masculinité contemporaine, l’institution du mariage ainsi que la définition traditionnelle des rôles parentaux selon les sexes : qui protège la famille? Qui subvient à ses besoins? En qui peut-on avoir confiance? Le cinéaste le fait de manière méthodique et lente, laissant la fissure prendre de l’expansion au fil des désagréments, des contradictions et des confrontations. En ce sens, le montage de Jacob Secher Schulsinger qui segmente les séquences en longs plans, donne de l’espace au jeu nuancé de Johannes Kuhnke (Tobias) et Lisa Loven Kongsli (Ebba).

    Östlund utilise efficacement une diversité de plans et cadrages pour sans cesse renverser les positions de force au sein du couple. Au gré des arguments et disputes, chaque acteur est filmé de dos ou de face en plan fixe. Plutôt que de découper les scènes dialoguées en champs contrechamps, Östlund accorde successivement à chaque acteur la présence de face à l’écran. Dans une séquence sublime, le réalisateur alterne le même effet à propos du personnage d’Ebba. Le couple reçoit des amis à souper dans leur chambre : tandis que son mari et les amis sont assis, elle est debout, la tête coupée du cadre tandis qu’elle commence à faire le récit des évènements. C’est alors la réaction des autres – l’inconfort du mari, le malaise des amis – qui importe. Puis, elle vient s’asseoir à table, la chaise étant placée au premier plan, de sorte qu’elle bloque, de dos, l’essentiel du cadre pendant qu’elle poursuit le récit. Le corps un peu voûté, pris de spasmes et de rires incontrôlables, laisse finalement place au visage, maintenant en pleurs, d’Ebba qui peine à terminer le récit, ne se contrôle plus, prend l’autre couple à partie et cherche des réponses à ses questionnements.

    Les dialogues pêchent parfois par manque de subtilité : la rencontre entre Ebba et une autre vacancière, partisane de l’amour libre et venue séjourner sans son mari et ses enfants, apparaît un peu plaquée alors que les deux femmes confrontent leur vision du couple, de l’amour, de la famille et de l’identité féminine. Ce genre d’accroc est par contre mineur, tant Östlund réussit à mobiliser ces moments plus explicatifs en forces souterraines qui travaillent les personnages en creux, orientant leur réflexion respective sur la famille. Dès lors, lorsque Tomas admettra finalement ses torts – ainsi que de nombreux autres – la crise de larmes déclenchée chez l’homme est d’autant plus poignante qu’elle s’étend aux enfants et demande à Ebba, stoïque face aux récentes révélations, de jouer une fois de plus le rôle de la mère réconfortante.

    Force Majeure s’inscrit dans la lignée des drames matrimoniaux, évoquant parfois les déchirements de Who’s Afraid of Virginia Woolf?  Plus encore, le film d’Östlund rappelle Gone Girl en attaquant de front, les apparences qui composent et soutiennent le couple. À ceci près que le film de Ruben Östlund présente un couple qui, plutôt que d’être conscient de ce jeu des apparences qu’il préfère malgré tout à l’angoisse du réel, est surpris de constater que l’autre n’est pas celui qu’on croit et combat cette nouvelle vision. Alors que Tomas et Ebba semblent avoir traversé une dernière épreuve qui leur permet de se retrouver en revenant aux rôles déterminés par leur genre, le dénouement ramène tout le monde à la case départ : n’importe qui, en situation de panique, est susceptible de d’abord penser à soi. Les rôles traditionnels ne tiennent plus la route et ceux qui s’y raccrochent en subiront les contrecoups. Pour le meilleur et pour le pire.

 

La bande annonce de Force Majeure
 

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