Critiques
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Relatos salvajes

Damián Szifron
Par François Jardon-Gomez , 2015-03-12

LA BÊTE HUMAINE

    Un mannequin international attrape son avion à la dernière minute. Au détour d’une conversation avec son voisin de siège – un critique musical – ils découvrent qu’ils sont liés : l’ancien conjoint de la femme est un musicien dont la thèse a été violemment démolie par le critique. Plus la conversation avance, plus le schéma ressemble à celui d’un film d’Almodóvar (qui est par ailleurs co-producteur de Relatos Salvajes avec son frère) : progressivement, tous les autres passagers révèlent qu’ils connaissent également l’homme en question, un certain Gabriel Pasternak qui a orchestré toute la situation pour la mener jusqu’à sa finale (presque) explosive.

    Le ton est alors donné, les crédits peuvent commencer : bienvenue dans le monde du cinéaste argentin Damián Szifron. Il n’y a probablement pas de moment plus éloquent sur le sens du film (en lui-même assez explicite) que le générique, composé de photos d’animaux sauvages – prédateurs et proies confondues. Relatos salvajes (traduit en anglais par Wild Tales et en français par Les nouveaux sauvages, ce qui invite à une autre lecture du film) désigne l’humain comme toujours potentiellement dangereux. Le réalisateur, également scénariste, divise son film en six séquences réunies autour d’une idée globale : à situation extrême, réponse extrême. N’importe qui est susceptible de se transformer en bête sauvage si les situations s’y prêtent – et dans Relatos Salvajes, presque toutes les situations sont bonnes.

    Le metteur en scène se soucie assez peu de conduire son récit de manière surprenante : passé le choc du premier segment, les autres histoires apparaissent autant télégraphiées qu’elles sont invraisemblables. Comme si Szifron savait qu’il naviguait dans des considérations vieilles comme le monde, que le cinéma et la littérature ont abondamment commentées, avec des personnages-archétypes rapidement caractérisés; nul besoin, alors, de se soucier de l’effet de surprise, puisqu’on mise plutôt sur la fluidité du récit et l’efficacité de sa conduite. Ce faisant, Szifron s’extirpe du discours autour de certains thèmes dangereusement éculés comme la vengeance, souvent représentée avec une même idée en tête : elle est dangereuse, voire nocive, parce qu’elle ne fait qu’engendrer plus de vengeance, menant les bourreaux et les victimes sur un pied d’égalité dès que les rôles s’inversent. Ici, les éruptions des personnages sont tellement excessives et immédiates – parfois justifiables mais souvent incompréhensibles –, que Szifron opère au-delà des considérations morales ou éthiques. Il part plutôt à la recherche du point de bascule, de la goutte d’eau qui fera (inévitablement, semble-t-il dire) déborder le vase, le tout avec le ton souvent mordant et ironique de l’humour noir, celui qui fait grincer des dents lorsque le spectateur reconnaît ses propres travers à l’écran.  

    La vengeance n’est plus seulement un plat qui se mange froid, elle peut être immédiatement consommée après l’affront ou, autre possibilité, elle peut se mettre en oeuvre dès qu’une opportunité se présente. Une femme qui apprend, le jour de son mariage, que son nouvel époux l’a trompée se jette littéralement sur le premier homme venu; deux conducteurs en viennent aux coups après que le premier ait insulté le second lors d’un dépassement risqué sur une route de campagne; ailleurs, un ingénieur spécialiste dans les démolitions de bâtiments désaffectés, par deux fois confronté à l’absurdité du système de la fourrière de Buenos Aires et qui voit sa vie tourner à l’enfer, devient un terroriste accompli et célébré. Tous les personnages de Relatos salvajes sont humains, trop humains, comme s’ils avaient bien intégré le précepte nietzschéen de la vengeance : « Nourrir des idées de vengeance et les réaliser, c’est avoir un violent accès de fièvre, mais passager; nourrir au contraire des idées de vengeance sans avoir ni la force ni le courage de les réaliser, c’est traîner un mal chronique, un empoisonnement du corps et de l’âme. »

    La mise en scène de Szifron est finalement assez classique, créant par le fait même un décalage entre, d’une part, ce cadre fixe, presque lisse, ce montage fluide qui ne rehausse pas la nervosité du propos et, d’autre part, l’explosivité des actions et des émotions qu’il contient, montrées à grands coups d’explosions et d’hémoglobine. Autrement, lorsque le cinéaste obstrue la lisibilité de l’image, c’est pour donner l’impression qu’une menace plane : particulièrement perceptible dans le deuxième segment (cette confrontation entre deux conducteurs qui dégénère rapidement) où les plans filmés de derrière un arbuste se multiplient, ou alors dans la manière qu’a le metteur en scène de placer la caméra du point de vue de l’objet observé (un guichet automatique, la route, le cadre d’une porte).

    Relatos salvajes est porté par une distribution solide qui rend aisément les agissements excentriques des personnages. Reste une question au sortir de la salle : Szifron livre-t-il un jugement général sur la soif de vengeance ou la propension à la violence qu’il estime inhérente à l’être humain? Oscillant entre l’horreur nihiliste et la justice, le film s’occupe volontairement peu de la rectitude politique et trouve le moyen, par le fait même, de faire accéder ces bêtes humaines à un niveau supérieur de conscience – qu’elle passe par la réconciliation de ceux qui viennent de dévoiler leurs plus bas instincts ou qu’elle mène les protagonistes (architectes de leur propre vengeance) directement sur le chemin d’une mort violente. Si Szifron se démarque, c’est en adoptant le parti de l’irrévérence parfois malaisante, souvent drôle, qui s’appuie sur une accumulation de décharges cathartiques.
 

La bande annonce de Relatos Salvajes

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