Critiques
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Corbo

Mathieu Denis
Par Robert Daudelin , 2015-04-16

LA MORT D’UN ENFANT

    Pour quiconque a vécu la période de l’histoire du Québec à laquelle s’attaque Corbo, il est très facile d’être injuste à l’endroit du film. Bien que les faits relatés par le film de Mathieu Denis soient vieux de bientôt cinquante ans, ils font encore partie de ces choses qu’on refoule, voire qu’on voudrait presque oublier. La mort de Jean Corbo est un moment douloureux de ces années chargées dont l’histoire reste à faire; le film de Mathieu Denis, malgré toutes ses limites, est un pas dans cette direction.

    Corbo est la chronique d’une mort annoncée : nous connaissons l’histoire tragique du jeune militant, nous savons, avant même le début du film, que la mort va sanctionner son engagement. Reste à examiner son cheminement, à essayer de comprendre le pourquoi de ses choix, à identifier les repères qui ont marqué son chemin : c’est l’un des propos du film, pas le seul.

    D’entrée de jeu, et tout au long du film, le scénario insiste sur le poids de la cellule familiale et le réalisateur décrit avec beaucoup d’attention le milieu italo-québécois dans lequel a grandi Jean Corbo : la description est convaincante et constitue assurément l’une des qualités du film. L’autre cellule, presque au sens carcéral du terme, c’est le collège classique qui écrase, plus encore que sa famille, cet adolescent qui n’a pourtant rien d’une mauvaise tête. La description pourra ici paraître à certains un brin caricaturale, mais le trait est à peine grossi : le collège classique, qui était à la veille de mourir pour laisser la place au Cegep, était devenu dans les années 60 un peu la caricature de ce qu’il prétendait être, à savoir le défenseur des « humanités » où se formait l’élite de la nation; il était de plus en plus coupé de la société québécoise qui commençait à bouger et il est tout à fait vraisemblable qu’un jeune homme sensible, comme l’était à l’évidence Jean Corbo, se soit senti à l’étroit dans un tel cadre.

    Le décor est planté et le film en soigne les moindres détails. Le filmage est à l’avenant : relativement conventionnel, au service du scénario. Nous sommes bien au Québec en 1966, semblent nous dire les plans qui ouvrent le film. Ce souci du détail demeure présent quand le film aborde son vrai sujet : le FLQ et l’engagement de Jean Corbo. Passons sur certaines légèretés du récit (notamment la rencontre avec les deux militants qui distribuent La Cognée) qui sont presque des conventions inévitables, pour regarder de plus près les choix d’écriture de Mathieu Denis : montage parallèle pour créer le suspense – mais en a-t-on vraiment besoin? On connaît l’histoire… -, usage des silences et étirement du temps pour souligner le tragique et l’aspect historique du moment décrit, et surtout glissement progressif vers une forme de naturalisme qui va désormais alourdir le film. La scène de la première rencontre de Jean avec le « commissaire politique » est exemplaire de ce parti pris : décor misérabiliste (frigo sans porte, murs défoncés, etc.), jeu appuyé du comédien qui incarne le leader idéologique, dialogues lourds. De tels choix étaient-ils bien nécessaires? Loin de nous l’idée de mettre en cause l’honnêteté du cinéaste; mais cela ne doit pas empêcher de questionner ses choix esthétiques. Corbo est un film généreux, attentif à ses personnages et dont l’auteur voudrait qu’il constitue un outil pour réactualiser un moment important de l’histoire du Québec qui est volontiers renvoyé aux oubliettes. Les choix esthétiques n’arrivent pourtant pas à convaincre, voilà tout. (Une écriture plus stylisée, qui n’évacue pas pour autant l’émotion essentielle au personnage de Jean Corbo, n’aurait-elle pas permis une lecture plus approfondie du contexte et des idées qu’il véhiculait?). Ceci n’empêche pas une émotion de naître, notamment suscitée par l’incroyable jeunesse de ces felquistes version 1966 : leur naïveté est confondante et de ce fait encore plus scandaleux le discours d’autorité, imperturbable autant que manipulateur, de leurs leaders qui n’hésitent pas à avoir recours à une lecture mécaniste de Frantz Fanon pour les inciter à l’action violente.

    Les cartons qui ouvrent le film sont explicites quant à ses ambitions. Ces ambitions sont-elles remplies? En partie sans doute et, pour ce bout de chemin balisé, le film mérite amplement le détour. Parler d’histoire et de politique n’est pas chose facile au cinéma. Par ailleurs, il est plus facile de parler du FLQ d’octobre 1970 (comme l’a fait magistralement le romancier Louis Hamelin dans La Constellation du lynx) que de donner une image juste des balbutiements du FLQ de l’été 1966. Corbo, en ses meilleurs moments, y est presque arrivé. Sans oublier qu’il a réhabilité la mémoire de Jean Corbo, ce qui lui était dû depuis longtemps.   

 

La bande-annonce de Corbo

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