Critiques
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Une nouvelle amie

François Ozon
Par Alexis Geng , 2015-06-04

LE CINÉASTE QUI AIMAIT LES ACTRICES

    Rien de ce qui advient dans une salle de cinéma n’est innocent ; encore moins, on s’en doute, dans un film.

    La scène se passe donc dans un cinéma : vue classique de spectateurs (pardon, spectatrices) dans la salle, en pleine séance, sous le rai de lumière du projecteur. À côté de Romain Duris grimé en blonde hitchcockienne version bois de Boulogne vient soudain s’asseoir un type barbu. Son sourire semble se prolonger au-delà du plaisir qu’il va prendre, quelques instants plus tard, à remonter sa main inquisitrice le long de la cuisse de sa « voisine » extatique. Il sourit presque hors du film. Dans le rôle de l’obsédé des salles obscures est crédité un certain… François Godard, nom emprunté par Ozon à sa mère – et non à Jean-Luc, même si le hasard a bon dos. Voici donc le cinéaste, qui aime les actrices au point de transformer son acteur en tendre parodie de femme fatale façon Pulsions de De Palma, dépeint en pervers de cinéma assumé ; le voici désirant son interprète en pleine projection, entre échos, mise en abyme et désir d’actrice (désir d’être actrice ?) à travers un homme travesti, brouillant les niveaux de lecture dans une œuvre de passion trouble et mortifère.

    Car Laura, prénom d’héroïne de Pétrarque à David Lynch, est morte. Claire, sa meilleure amie, l’aimait depuis l’enfance, bien au-delà de l’amitié, ce qu’un petit film cousu dans le film évoque presque sous forme de roman-photo animé, de mélo scandé en quelques instants de prémices. Laura a eu le temps d’aimer et d'épouser David, veuf inconsolable dont le désir pour les femmes ne se sépare pas du désir d’être une femme – la sienne. David devient Virginia, baptisé par Claire, incarnant progressivement pour cette dernière la possibilité ambigüe d’assouvir un amour qui ne l’était pas moins. À travers le mari pomponné pour remplacer sa femme morte et assumer une identité fantasmée, Claire accomplit elle aussi un bien étrange travail de deuil, où Eros étreint langoureusement Thanatos. Le vide est comblé, l’absence presque réparée – et la porte ouverte aux analystes. Limpide et tordu à la fois, le film traite de l’obscur sans souci d’éviter l’explicite, conduisant aimablement le spectateur par la main. L’ordre est hors de propos, les termes d’adultère et d’homosexualité (masculine et féminine) semblent bien guindés et impropres pour définir de telles pulsions, charnelles, spirituelles, « inconvenantes ». Au-delà du funèbre contexte, il est question de jeu pour le réalisateur.

    Il se joue des reflets et des vertiges, se sert d’un lit d’hôpital redressé mécaniquement pour composer un mouvement de résurrection au milieu d’un plan fixe. François Ozon est habile. Très habile. Trop habile, selon certains. Y-a-t-il vraiment un conservatisme dans ces lestes coulissements, dans l’élégance classique de sa mise en scène ? Un soupçon de morale bourgeoise (le milieu s’y prête) qui le rattrape au sein même de ses récits « immoraux » ? La façon dont Ozon s’amuse, de manière de plus en plus marquée depuis quelques films, à se donner des exercices d’élève doué, montre assez la liberté qu’il s’accorde, en tous domaines. Celle qui consiste notamment à nicher au cœur de la forme une distance qui laisse respirer l’intelligence sans trahir le sentiment.

    Équilibré, presque symétrique dans son portrait de vacillements, Une nouvelle amie déploie l’éphémère séduction d’un esprit agile, ironique, sensible, qui sait draper de légèreté les noires mélancolies de l’âme humaine. La normalité y semble follement toc, comme artificialisée, comprimée dans des intérieurs, des clichés, des décors factices parodiant les sitcoms, qui ne laissent jamais oublier l’écart où vit depuis le début le cinéma de son créateur. Ses héros ne bousculent pas, ici, parce qu’ils cessent rapidement de se désigner comme pervers. Qui sait si ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin d’être soignés, dirait un Zeno*. Puis, il y a dans ce conte qui simule à peine le réalisme, au-delà d’un climat fantasmatique toujours à la lisière de l’inquiétude fantastique, de l’émotion. Une émotion qui, courant sous la surface, ressurgit plus fortement par éclats, lors d’un numéro de travesti sur fond de Nicole Croisille, ou sur le visage poudré de Virginia. Le jeu se démultiplie. Qu’est-ce que jouer sinon le faux pour le vrai, se travestir pour être, ressentir ? Romain Duris, transfiguré, joue donc aussi, à l’intérieur même du jeu, et Anaïs Demoustier avec lui ; les deux actrices sont d’une adresse remarquable.

    Le chef d’orchestre ne s’est pas trompé de solistes. Il s’amuse encore, face aux forces rances de la contre-révolution sociétale française, avec une conclusion pied de nez.  Pourtant, Une nouvelle amie passe comme un songe singulier et se dissipe bien vite. Direction l’oubli ? Il n’y a peut-être pas tant d’esprits aussi subtils que celui d’Ozon parmi ses confrères ; court-il le risque d’enfermer sa virtuosité dans le périmètre restreint d’un petit maître ? Le sérieux de l’œuvre à accomplir a quelque chose d’assommant pour les gens d’esprit.


*cf. La Conscience de Zeno, Italo Svevo.

 

La bande-annonce d’Une nouvelle amie

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