Critiques
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Nouvelles, nouvelles

Olivier Godin
24 images recommande Par Céline Gobert , 2015-08-13

MANIFESTE DU SURRÉALISME

    Depuis ses premiers courts-métrages, la grande force du cinéma d’Olivier Godin a toujours été de parvenir à créer un univers, singulier et vivant, en moins de cinq minutes et avec peu de signifiants. Ainsi, dans Feu de Bengale, élu meilleur court-métrage au Festival du Nouveau Cinéma en 2014, une boussole et une carte lui suffisaient à ouvrir une porte sur tout l’imaginaire du film d’aventures. Son second long-métrage Nouvelles, nouvelles, après Le pays des âmes, avec une approche « cinéma-maison » similaire et tout aussi stimulante, tricote quant à lui une grammaire jazzy aux hautes ambitions : réinventer le langage et la forme d’une proposition artistique - de l’image au son, des axes aux raccords, des dialogues au jeu narratif. L’histoire est simple : trois hommes, dont le beau Lamirande (Étienne Pilon), se disputent les faveurs d’une femme amnésique, Héloïse (Rose-Maïté Erkoreka), aux abords d’un bar poétiquement nommé La Voie Lactée, comme le titre d’un film du surréaliste Buñuel... L’une des particularités du film est son maniement joyeux de la langue et des mots, issus tout droit d’un monde de chevalerie romanesque. En son sein, nous trouvons une quête identique à celle qui animait l’excellent court La boutique de forge en 2012 : celle de la bien-aimée, figure féminine évanescente qui, à peine trouvée, glisse sans cesse entre les doigts.

    Les formes narratives du film sont en constante évolution; elles font de leurs gymnastiques langagières et autres calembours visuels les axes principaux d’un extraordinaire collage en 16 mm. Le long-métrage se compose ainsi de fragments poétiques et d’accents surréalistes, de ruptures dans la linéarité temporelle et de brusques changements de tons et de registres. On ne sait jamais sur quel pied danser. Que c’est bon ! « La musique n’est pas que dans les notes », confirme avec justesse le barman en milieu de film, semblant évoquer l’oeuvre de Godin elle-même, oeuvre qui impose sa propre rythmique de décalage et de déconstruction ludiques. Le cinéaste rend crédible et vivant un univers de tous les possibles, où l’on ne meurt pas vraiment, où l’on renaît dans la fiction et à l'intérieur des salles obscures, où l’on se rêve soi-même. Son film prend vie dans une surimpression d’images, de paroles et de dédoublements, lovés dans le souffle de saxophones, où l’on se perd, où l’on perd la mémoire, où chaque dialogue renvoie non seulement à tous les arts (la photographie, la peinture, le collage, la littérature) mais aussi à toutes les formes de l’imaginaire (le rêve, l’imagination, le fantasme, le souvenir). Tout pourrait a priori tendre vers le figé et l’espace trop théorique, il n’en est rien. Dans son exploration fluide du mythique, Nouvelles, nouvelles est un film qui s’envole, et qui s’élève, non stop.

    La raison en est simple : Godin ne nous enferme jamais dans un univers cloisonné. On retrouve plutôt chez lui une liberté chère aux surréalistes et aux jongleurs lettrés, de Jean-Luc Godard à André Breton, en passant par René Magritte. Comme un Magritte, en effet, le cinéaste se joue du décalage entre l’objet et sa représentation: l’homme devient ainsi de l’or, de l’encens, une pierre qui parle. Et inversement. Le saxophone peut alors faire des blagues hilarantes sur la rudesse de l’hiver québécois. Tout est interchangeable. Tout est permis. Comme chez le maître du surréalisme Breton, le langage se réinvente dans les creux d’une force évocatrice puissante. Nouvelles, nouvelles nécessite et invite sans cesse à une attention soutenue, impliquant le spectateur, sans jamais lui dicter quand s’émouvoir, quand rire, et que penser.  Avec Godard, Godin partage une même irrévérence, une envie de réinventer, à sa façon, le langage cinématographique. Une résistance (politique) à l’air du temps, aussi. C’est ainsi que l’un des personnages déclame : « Le goût pour la beauté, la soif de divertissement, les bas instincts : la trinité de notre époque. Je ne crois plus à rien et encore moins au cinéma. » Nouvelles, nouvelles, qui cite comme sources d’inspiration le conteur québécois Alain Lamontagne, auteur de certains textes des chansons du film, ainsi que le peintre et graveur franco-israélien Avigdor Arikha et le poète allemand Friedrich Hölderlin, porte jusque dans son titre son foisonnement novateur et s’impose comme une réplique puissante à l’amertume d’un tel constat. Il est la preuve, aussi, qu’il est possible de « trouver sa voix », afin d’éviter l’uniformité du langage du démon Cineplex (beau clin d’oeil en outre au Vole Vole tristesse, premier court très réussi de la directrice de la photographie et productrice Miryam Charles dans lequel il est justement question d’une uniformité des « voix »). Le couple Godin/Charles impose une respiration unique à leur entité filmique impossible à résumer - un souffle, obéissant à une mécanique de divertissement surréaliste, qui semble inventer, et rêver, et réinventer encore l’histoire à mesure qu’il respire.

 

La bande-annonce de Nouvelles, nouvelles

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