Critiques
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Vincent n'a pas d'écailles

Thomas Salvador
Par Céline Gobert , 2015-09-03

JE SUIS DE L’EAU

    L’eau évoque de multiples dimensions : l’éphémère, la fuite du temps, l’imaginaire. Moins un super-héros marvelien à la française qu’un héros des arts, issu des vers d’un poète romantique ou d’une peinture impressionniste, le Vincent de Thomas Salvador (que lui-même interprète) incarne surtout ces facettes liquides (et d’autres encore…), son corps devenant le prolongement de réflexions tant métaphysiques - quelle est la nature de la matière qui me compose ? Que signifie être libre ? - que cinématographiques : comment représenter les immatérialités de l’existence ? Comment appliquer le cinéma burlesque au monde d’aujourd’hui ? L’eau est la substance qui incarne le mieux le paradoxe de la force et de la fragilité conjointes, propre à la condition humaine. Hors de l’eau, Vincent est un ouvrier précaire comme les autres, un gars des champs et de chantiers, qui ne parle pas beaucoup, qui vit simplement. Immergé dans une rivière, une baignoire, une fontaine, ou bien arrosé par une pluie battante, sa force se décuple et il est alors capable de soulever des bétonnières, de sauter et d’abattre des murs comme pourraient le faire des Superman ou Spiderman. Plus que l’amour qu’il éprouve pour Lucie (Vimala Pons), une jeune femme rencontrée lors d'une escapade dans la nature, c’est bien l’eau qui lui fait pousser des ailes. Toutefois, il ne faudrait pas se méprendre: Vincent n’a pas d’écailles n’est ni un film de super-héros, ni un film d’action. Au contraire, tout se joue dans la contemplation et l’inaction, visant à la fois formellement et d'un point de vue scénaristique un dépouillement qui toucherait à l’essentiel.

    Salvador, dont c’est le premier long métrage après une dizaine de courts remarqués en festivals, déroule une pantomime où les acteurs en disent le moins possible pour mieux laisser parler leurs corps. Comme dans le burlesque de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin, l’élément non réaliste (ici les supers pouvoirs) permet de repenser le réel, et d’évoquer en filigrane la figure de l’homme en marge, en décalage avec la norme sociale. Ce n’est pas nouveau : Chaplin aussi fut jadis apparenté aux prolétaires, notamment dans Les Temps modernes où il avait affaire, comme Vincent, à la police. Le burlesque permet ici à Salvador d’initier une critique d'une société (industrielle) qui immobilise (mais en évitant la lourdeur parfois inhérente au film social) : le corps, jusqu’alors porté et magnifié par une eau fluide, maternelle et bienfaisante, se retrouve traqué sur du béton, par des gendarmes en costume. Toute libération physique, dans et grâce à la nature, est entravée par le cadre imposé - du travail aux autorités. La liberté offerte par le genre burlesque lui sert en outre à briser toutes les contraintes temporelles et/ou de progressions dramatiques : Vincent avance sans suivre de logique, répondant à une force d’émancipation et de délivrance qui fait, par contraste, écho à ses chaînes, qu’elles soient physiques ou sociales. Le personnage est dessiné par une écriture dramatique flottante, sans tension, au sens où l’entendait André Bazin: « Dans le burlesque l'action n'a plus besoin d'intrigue, d'incidences, de rebondissement, de quiproquos et de coups de théâtre : elle se déroule implacablement jusqu'à se détruire elle-même. » (1) Placide mais merveilleux, Vincent n’a pas d’écailles plonge tête première dans l’évocation muette : textures, lumières et reflets pour les yeux, gouttes d’eau, torrents, flûtes et feuilles d’arbres pour les oreilles (par opposition à la cacophonie engendrée par les machines). Le seul élément que l’on pourrait reprocher à ce personnage burlesque moderne, c’est son manque d’humour et de candeur, deux caractéristiques que possèdent ses modèles. La faute au comédien Salvador qui, l’air trop sérieux et guindé, n’insuffle jamais dans son jeu le grain de folie et la tendresse d’un Chaplin.
 

(1) André Bazin et Éric Rohmer. Introduction à une symbolique de Charlot : Charlie Chaplin (1985), Collection «Ramsay Poche Cinéma», Paris, Éditions Cerf.

 

La bande annonce de Vincent n’a pas d’écailles

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