Critiques
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Listen to Me Marlon

Stevan Riley
Par Eric Fourlanty , 2015-09-03

LA BÊTE HUMAINE

    « La vie est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien », marmonne Marlon Brando sur l’un des enregistrements audio auxquels Stevan Riley a eu accès. Le plus célèbre acteur de son époque cite la phrase de Hamlet sans effets, pour lui-même, de sa voix unique, nasillarde, traînante, presque féminine, en total contraste avec sa virilité affolante – du moins jusqu’aux années 60... Une voix, un acteur, un homme qui en sait beaucoup sur le bruit, la fureur et la recherche d’un quelconque sens à notre passage sur Terre.

    Stevan Riley a bâti son film à partir de 300 heures de bandes inédites que Brando a enregistrées en privé. Il y parle de tout, sans détours, de son enfance, de ses parents, de son métier, de ses enfants, de ses démons, de ses rêves, de son obésité, de Coppola et de Bertolucci. Une mine d’or, un matériau brut auquel il fallait donner corps, une ligne directrice. Riley a choisi une chronologie sinueuse qui, bien malgré elle, rend justice aux errements parfois fulgurants d’un homme tourmenté et en perpétuel questionnement.

    Né en 1924, d’une mère aimée et alcoolique et d’un père violent et haï, le petit Marlon est un enfant de la Dépression, la grande de 1929 comme celle qui, jour après jour, « prend la joie en otage ». C’est de cette famille dysfonctionnelle que naît, selon lui, son envie de jeu. « Jouer, c’est survivre, dit-il. Ça donne aussi une sensation de liberté. » Cette liberté, il la trouve d’abord avec Stella Adler, une célèbre professeure de jeu, adepte de Stanislavski, et qui aura une grande influence sur le jeune homme. Brando devient une star du jour au lendemain avec la création de Kowalski dans A Streetcar Named Desire, à Broadway, puis fait sa marque à Hollywood avec l’adaptation de la pièce de Williams, son Marc-Antoine dans le Jules César de Mankiewicz, son Zapata dans Viva Zapata!, de Kazan, le teamster dans On the Waterfront et même dans la comédie musicale, avec Guys and Dolls. Ensuite, ce sont les années 60, le trou noir, cinématographiquement parlant du moins, une suite de navets avec de rares éclaircies comme Reflections in a Golden Eye, de Huston. Puis, c’est le triplé magnifique des années 70 : The Godfather, Last Tango in Paris et Apocalypse Now. Après, plus rien ou presque, jusqu’à sa mort en 2004. Pour la petite histoire, Brando tourna ses deux derniers films au Québec, Free Money, d’Yves Simoneau, et The Score, très honorable, aux côtés de De Niro, où il a un bref échange avec Martin Drainville! Soulignons que ces deux chants du cygne ne sont pas évoqués ici…

    Listen to Me Marlon n’essaie pas de faire le tour de son sujet, mission impossible tant les paradoxes abondent. On pense à Welles, à Depardieu… L’approche de Riley se veut impressionniste alors qu’il aurait fallu un film cubiste. Les obligatoires extraits de films ou d’entrevues et les images de reportages ou de promotion sont là, mais avec son ton parfois mi-onirique, mi-gadget – voir cette troublante numérisation du visage de l’acteur dont on ne sait trop d’où elle vient – et ses interprétations psycho-pop de base comme le lien direct que trace le cinéaste entre la violence de Brando père et celle de Kowalski, Listen to Me Marlon est une fausse autobiographie sous contrôle, une entreprise cannibalisée par son sujet. L’effort est louable mais pas suffisant, comme si Riley avait été dépassé par l’ampleur de la tâche. De plus, quelques pierres marquantes manquent à l’appel, par exemple Elia Kazan, dont le nom n’est pas même pas mentionné, ou One-Eyed Jacks, le seul film réalisé par Brando – western atypique dont le titre français, La vengeance aux deux visages, aurait pu être un excellent titre d’autobiographie du beau Marlon.

    Il est vrai qu’ici, on semble approcher au plus près de l’intimité de l’acteur, par sa voix, improbable, une voix de l’intérieur, mutique, qui se livre mais se refuse tout à la fois, une voix qui confirme, si besoin est, qu’intelligence et force brute sont, sinon harmonieuses, du moins compatibles. Mais, comme souvent dans ce type de projet, l’autobiographie est une fausse bonne piste et elle n’est pas le meilleur révélateur d’un homme, qui plus est aussi dense que Brando. Mieux vaut chercher dans la fiction, dans le masque, sous le fard, sous les rames du métro de Paris et dans ces appartements haussmanniens désertés où un Italien mit à nu un yankee d’Omaha, Nebraska.

    Pour la facture visuelle du Dernier tango à Paris, Bertolucci et son directeur photo, Vittorio Storaro, s’inspirèrent de Francis Bacon, de sa patte chaude et crépusculaire, de sa capacité à montrer l’ombre et la lumière en même temps. Dans ce film où Brando se dévoile encore plus qu’il ne le fera dans Apocalypse Now, sept ans plus tard, son visage, marbre torturé à la « plasticité infernale », est un chef-d’œuvre cubiste, mi-ange, mi-démon, magnifié par ce nez cassé qui empêcha toute joliesse à ces traits tantôts de dieu grec, tantôt de bouffon grimaçant. Un visage qui livre tout ce qu’il a à donner, sans compter les monologues, souvent improvisés, qui, bien plus que ces « confessions » inédites dont Listen to Me Marlon s’abreuve, révèlent un personnage hors du commun qui, à la ville encore plus qu’à l’écran, eut une vie formidablement shakespearienne.

 

La bande-annonce de Listen to Me Marlon

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