Critiques
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Guibord s’en va-t-en guerre

Philippe Falardeau
24 images recommande Par Eric Fourlanty , 2015-10-01

UN HONNÊTE HOMME

    C’est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens. - Molière

    Philippe Falardeau est de la génération des Denis Villeneuve, Manon Briand, André Turpin, Denis Chouinard, Louis Bélanger. Bon nombre de ces cinéastes ont participé à la Course Destination monde et la plupart ont étudié en cinéma ou dans des domaines connexes. Falardeau, lui, a été de la Course… mais il fait des études en politique et en relations internationales. C’est là où, même aujourd’hui, il se distingue encore, par son regard assez unique. En effet, dans ses six longs métrages, on peut difficilement détecter l’influence d’un maître ou un désir d’émuler un genre ou un réalisateur admiré. Avant d’être un homme d’images, Falardeau est un homme de récit. Avant d’être un homme de récit, c’est un homme qui pense le monde. Ensuite, une fois la réflexion faite, il met sa casquette de scénariste, puis de cinéaste et signe des films où le propos ne noie jamais le récit. Dans Guibord…, il aborde un sujet vieux comme le monde et moderne pour toujours, la démocratie, et il choisit – comment faire autrement? – d’en rire plutôt que d’en pleurer.

    Jeune joueur de hockey prometteur, Guibord (Patrick Huard, dont il faudra bien, un jour, reconnaître le talent d’acteur, vraiment) a dû renoncer à une carrière dans le sport parce qu’il a une peur bleue de l’avion. Recyclé dans la politique, il est marié à sa première blonde (Suzanne Clément, fougueuse à souhait), une énergique propriétaire de pépinière, avec qui il a une fille adolescente (Clémence Dufresne-Deslières, excellente), le cœur à gauche et la langue bien pendue. Député indépendant d’un comté fictif loin des grands centres, Guibord est un politicien de terrain, pragmatique, proche des citoyens. Un honnête homme, comme dirait Molière.

    Il prend sous son aile Souverain (Irdens Exantus, excellent bis), un stagiaire tout frais débarqué de Port-au-Prince. Pétri des écrits de Rousseau et de Tocqueville, le jeune Haïtien devient le conseiller principal du député alors que le Premier ministre du Canada (Paul Doucet, hilarant et juste en Stephen Harper) veut envoyer l’armée en guerre et que le vote de Guibord fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Flanqué de sa femme pro-guerre, de sa fille pacifiste et de son éminence noire, il parcourt son vaste comté pour consulter la population – citoyens, commerçants, camionneurs et Autochtones, qui ont tous une opinion différente sur la question. Souverain y voit « une magnifique fenêtre de démocratie directe », Guibord, une façon de se sortir du pétrin et son épouse, l’occasion pour son mari de devenir ministre, s’il vote du « bon bord ».

    « Observer, s’informer, réfléchir, écrire, filmer » pourrait être la devise de Philippe Falardeau, tant on sent un esprit à l’œuvre, une sensibilité en mouvement, qu’il traite d’immigration (Pâté chinois, Monsieur Lazhar), de chômage (La moitié gauche du frigo), de racines et d’identité (Congorama), d’enfance douloureuse (C’est pas moi, je le jure!) ou de réfugiés soudanais (The Good Lie).

    Comme un optimiste lucide qui se dirait que la vie est déjà bien assez dure pour ne pas en rajouter, le cinéaste ne charge jamais le trait, même dans les situations les plus dramatiques. Il choisit plutôt la comédie humaine qui, en politique, ne manque ni de ressources, ni de ressort. Ici, l’intelligence et la roublardise du scénario forcent l’admiration. La place d’Haïti dans ce dilemme cornélien, les questions autochtones jamais évacuées, l’engagement citoyen, la vie de famille en politique, l’isolement des régions : les sujets sont nombreux mais s’imbriquent naturellement, de façon organique, sans que le récit ne devienne porteur d’un « message ». Il y a du classicisme chez Falardeau, celui d’un Renoir, par exemple, pour qui les seconds rôles méritaient la même attention que les rôles principaux. Ici, on en trouve deux savoureux : Robin Aubert en leader syndical bègue et Micheline Lanctôt en Cruella De Vil, mairesse combative qu’on dirait sortie de Lac-Mégantic!

    Guibord... est tout le contraire d’un film high concept (un député d’arrière-ban a le sort du pays entre ses mains), c’est une comédie socio-politique, fine et drôle, comme il s’en fait peu au Québec, et même ailleurs. Il faudrait remonter au cinéma italien des années 70 pour retrouver un tel mélange de politique et de drôlerie, un réel désir de cinéma et un vrai discours social, sans cynisme et sans illusions. Plus près de nous, il n’y a guère que le cinéma de Nanni Moretti qui navigue dans ces eaux-là.

 

La bande-annonce de Guibord…

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