Critiques
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Valley of Love

Guillaume Nicloux
Par Pierre Charpilloz , 2015-11-11

DANS LA CHALEUR DE L’ENNUI

    Isabelle Huppert joue Isabelle, Gérard Depardieu est Gérard. Un couple d’acteurs, depuis longtemps séparés, amenés à se retrouver dans la Vallée de la Mort selon les dernières volontés de leur fils. Peu après son décès, dans une lettre, ce dernier leur a promis de réapparaître si ses vœux sont exaucés. Après L’enlèvement de Michel Houellebecq (2012), Guillaume Nicloux réitère l’expérience du film-réalité, troquant cette fois ci les pâles couleurs de la campagne française pour la vive lumière du désert américain.

    De l’humour, un décor de rêve de cinéma, des acteurs géniaux : sur le papier, Valley of Love est une réussite. Pour les cinéphiles, l’évènement est important : c’est la première fois depuis Loulou de Maurice Pialat en 1980 que Depardieu et Huppert partagent l’affiche d’un film. Mais Guillaume Nicloux est peut être tombé dans le piège de son concept, en oubliant de regarder plus loin. Dommage, car le film ne manquait pas de bonnes idées.

    On remarquera volontiers que Guillaume Nicloux sait mettre en scène ses décors, et son directeur de la photographie, Christophe Offenstein, sait les filmer. Dans La Clef (2007), les plans serrés et les effets de contraste rendaient l’ambiance du thriller oppressante. A l’inverse, les couleurs peu marqués et l’aspect documentaire en caméra DV donnaient à L’Enlèvement de Michel Houellebecq un certain cachet naturaliste. Ici, les plans éloignés, la lumière omniprésente, et le format panoramique rendent hommage à la beauté des paysages, aux lieux et à leur chaleur écrasante. Du béton blanc du complexe de vacances dans lequel le couple réside au désert aride en passant par le ciel d’un bleu délavé, tout à l’air trop chaud, irrespirable. Et si on ajoute les plaintes des personnages sur la chaleur, le corps huilé de transpiration de Gérard Depardieu, et le visage moite d’Isabelle Huppert dans sa chambre sans clim, on peut dire que le climat est aussi un des personnages du film. Un personnage qui va apporter du rythme dans une histoire qui s’essouffle néanmoins très vite.

    Car comme dans une mauvaise pièce de Jean-Luc Lagarce, la situation (le fils mort qui donne rendez-vous à ses parents), parfait prétexte pour les retrouvailles Huppert-Depardieu, n’est là que pour provoquer du dialogue entre Isabelle et Gérard. Mais Guillaume Nicloux n’a pas le talent du dramaturge pour écrire les échanges. Dans Derniers remords avant l’oubli, Lagarce nous dépeint les retrouvailles d’anciens amants comme le réveil de bons et de mauvais souvenirs, de projets évanouis, de rêves qu’on croyait oubliés. Le postulat de Valley of Love peut sembler bien similaire, mais des retrouvailles entre Gérard et Isabelle il ne découle rien. Certes, les personnages se retrouvent physiquement et sentimentalement, de vagues mécanismes de la vie de couple ressurgissent, mais tout reste en surface. A aucun moment les souvenirs d’un passé et les hypothèses d’un futur n’apparaissent pour les personnages. Des caresses dans les cheveux aux tentatives d’un baiser, tout fonctionne presque trop naturellement, comme si le film se déroulait exactement comme le spectateur l’attendait, sans que rien ne vienne le surprendre. Rien ne semble avoir d’incidence sur ces personnages condamnés à ne pas évoluer.

    Il semble que Nicloux, tellement focalisé par l’idée d’incorporer des personnages « réels » à son scénario, n’a pas jugé nécessaire de travailler, ou de retravailler ces personnages pour son récit. Huppert et Depardieu réussissent avec brio à jouer une copie déformée d’eux-mêmes, mais c’est un art délicat qu’ils exercent indépendamment du film. Gérard Depardieu est lui-même devenu son propre personnage, bon vivant, sympathique, pataud et populaire, qu’il interprète autant sur la scène médiatique (par exemple, dans le programme A Pleines Dents sur TV5 Monde), que cinématographique. Guillaume Nicloux avait pourtant déjà tenté l’expérience avec plus de succès dans son précèdent film, L’Enlèvement de Michel Houellebecq. L’écrivain y jouait également son propre personnage d’intellectuel désabusé, enlevé par des ravisseurs improvisés. Mais contrairement à ce qu’il laissait entendre, le cœur de ce film n’était pas Michel Houellebecq, mais bien les ravisseurs, les personnages secondaires. Ce n’est pas un hasard alors, si les meilleurs scènes de Valley of Love sont justement celles avec des personnages secondaires.

    La classe moyenne américaine semble exercer une fascination pour les réalisateurs français. Quentin Dupieux en a fait par exemple le cœur de ses films, en en proposant souvent une variante légèrement dégénérée (comme les policiers corrompus, agressifs et mélomanes de Wrong Cops). Plus sociologue, Guillaume Nicloux nous offre son étude du tourisme américain dans la Vallée de la Mort. Trop rares, les interactions avec ces personnages annexes sont souvent anecdotiques, mais c’est ce qui fait leur force. Un couple fasciné par les mystères d’Hollywood, une vieille dame s’accrochant à l’insoutenable température pour amorcer vainement une conversation. C’est en ces personnages qu’on croit, et que l’on se reconnait, bien plus que dans les acteurs en tête d’affiche.

    A défaut d’avoir une âme, le film fonctionne techniquement : la fascination que le duo exerce est telle qu’il ne saurait être autrement. On a longtemps reproché à Nicloux son penchant pour le mauvais goût, le clinquant et le grotesque (Le Concile de Pierre, Holiday…). Ayant appris de ces erreurs, sa mise en scène est ici impeccable, et les acteurs, comme toujours, excellents. Mais la déception est forte quand on s’aperçoit que le magnifique emballage ne dévoile qu’un bijou de pacotille, qu’une coquille vide.


La bande annonce de Valley of Love

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