Critiques
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Early Winter

Michael Rowe
Par François Jardon-Gomez , 2016-01-28

LES CŒURS GELÉS

    Qu’est-ce qui unit deux personnes? Comment vivre avec nos démons intimes – ou, pour le dire plus simplement, avec notre bagage personnel – sans que la communication avec l’autre ne soit interrompue? Comment empêcher que le quotidien du couple aille à vau-l’eau? Poursuivant ce qu’il avait amorcé avec Año Bisiesto en 2010 – film pour lequel le cinéaste australien installé au Mexique avait gagné la caméra d’or au Festival de Cannes –, Michael Rowe tente de répondre à ces questions et construit une vision excessivement pessimiste du couple. Dans Early Winter, coproduction canado-australienne, Rowe plonge complètement dans les déboires du couple banlieusard contemporain.

    Ce couple, c’est David et Maya. Il est concierge dans un centre de personnes âgées, elle est femme au foyer; il est québécois francophone, elle est une immigrante russe qui ne parle qu’anglais; il a un passé trouble qui le hante au quotidien, elle tente de vivre dans le moment présent. Surtout, ils ne partagent de toute évidence plus rien et leur quotidien prévisible mine leur vie. Leur vie sexuelle est insatisfaisante (physiquement pour elle, psychologiquement pour lui), ils ne s’entendent pas sur l’éducation des enfants pas plus qu’ils se comprennent sur les sujets politiques.

    On reconnaît immédiatement le style de Rowe, qui filme exclusivement en longs plans fixes. Le film s’ouvre sur une scène de sexe frontal qui ne magnifie pas l'acte ou les corps (montrés avec leurs aspérités), mais qui laisse entrevoir une réelle communion, tout aussi furtive soit-elle. Jamais les deux amoureux n’auront l’air aussi proches dans ce film qui suit la lente désintégration du couple. Signe des troubles à venir, leur unique moment de complicité est immédiatement ruiné par l’insatisfaction (lui atteint l’orgasme, pas elle) qui débouche sur une situation malaisante.

    La mise en scène de Rowe demande un investissement des comédiens et laisse les personnages opérer dans l’espace, notamment parce que le cinéaste joue beaucoup avec la distance entre les corps et les jeux de regards détournés, qui prennent une importance supplémentaire par ce procédé. La caméra les prend presque toujours à hauteur neutre, créant une sorte de cadre voyeuriste qui permet d’observer les personnages jusque dans leur plus profonde intimité. Ailleurs, le cadrage coupe la tête des personnages et accentue de fait l’aspect carcéral du quotidien qui n’offre aucun répit à David – ni à la maison où il ne peut profiter de ses enfants, ni au travail où la solitude et le désespoir des patients le ramènent inévitablement à ses propres problèmes. Rowe sait très bien capter les sous-entendus insidieux qui minent une relation, du regard qu’on détourne pour ne pas répondre à une question importante à une main qu’on relâche trop rapidement, en passant par des répliques passives-agressives qui ne font que reporter à plus tard l’inévitable engueulade.

    Si le portrait peut sembler juste, il se construit quand même sur une inégalité problématique : David est un personnage complexe tandis que Maya n’a absolument rien pour elle. Il se tue au travail – de nuit et de jour – pour faire vivre sa famille convenablement, il démontre énormément de compassion et d’empathie dans son quotidien (on le place dans trois situations où il aide des personnes âgées en détresse), mais il a aussi ses faiblesses (ancien alcoolique, passé trouble) qui l’empêchent d’être trop parfait. En revanche, elle, est femme au foyer qui ne ramasse rien, elle refuse de se mettre au français ou de faire un effort pour s’intégrer, elle est irascible et manque de compassion, sans compter qu’elle est coupable d’adultère – ce qui justifiera les comportements les plus erratiques de David. Devant cette dichotomie, on ne peut que « prendre » pour de David, ce qui annule un peu l’intérêt de l’étude psychologique du couple. Le jeu des comédiens est à l’avenant : Paul Doucet se tire assez bien d’affaire dans le rôle d’un homme qui peine à assumer le poids du monde sur ses épaules; Suzanne Clément, elle, n’a cependant pas grand-chose à jouer, en plus d’être affublée d’un ridicule accent russe qu’elle doit livrer en anglais (difficile de la blâmer elle, mais il y a certainement un choix de casting à questionner).

    Pour tout dire, Early Winter est de ces films dont le produit final est inférieur à la somme de ses qualités – notamment la dernière scène, puissante au point de presque racheter toutes les erreurs. Mais il est difficile de s’investir dans le destin des personnages, voire de se désoler quant à la rupture de ce couple, alors qu’on n’arrive pas à comprendre ce qui a pu faire en sorte qu’ils s’aiment. Le portrait est certes frappant et Rowe travaille habilement la monotonie du quotidien avec sa succession de plans longs, mais on en reste trop loin, trop à distance, pour qu’il soit particulièrement intéressant.

 

La bande-annonce d’Early Winter

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