Critiques
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L'étreinte du serpent

Ciro Guerra
24 images recommande Par André Roy , 2016-03-17

La splendeur amazonienne

Parce que tourné en Amérique du Sud et racontant le voyage et la rencontre de Blancs avec des indigènes, on pourrait penser en regardant L’étreinte du serpent (« El abrazo de la serpiente »), de Ciro Guerra, à Aguirre, la colère de Dieu (1972) et Fitzcarraldo (1992) de Werner Herzog. On aurait toutefois tort de s’accrocher à ces deux films tant ceux-ci diffèrent de celui du cinéaste colombien. Parce que le regard surplombant de l’Européen en est absent — Guerra étant originaire du pays où se situe l’action du film —, le film se distancie des réalisations de Herzog, qui se révélaient être une célébration de la volonté de puissance des Blancs (pour Aguirre) et celle de la colonisation culturelle (pour Fitzcarraldo), tout en affichant une évidente complaisance dans le déchaînement de violence tant des envahisseurs occidentaux que de la nature. On ne trouve chez Guerra ni ces erreurs ni ces défauts; le Blanc ici n’est ni un prédateur ni une personne qui fait peur aux Indiens; nul sentiment d’effraction dans l’exploration de la forêt amazonienne et de ses habitants, nulle prise de possession d’une culture indigène. Tout le contraire : un mélange d’extase et de détachement, proche de la contemplation et de la dissolution, se déploie ici, ce qui n’est pas sans rappeler le sentiment de paix et de mystère qui nimbe les « films de jungle » d’Apichatpong Weerasethakul, Tropical Malady et Oncle Boonmee. Un sentiment de douceur et de maîtrise se dégage de ce récit d’un cinéaste converti en ethnologue. Le film fait particulièrement songer à Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, document à la fois biographique et méditatif. Nous ne sommes en effet pas loin dans cette odyssée amazonienne d’une méditation philosophique sur la civilisation.

Dans cette aventure bifide, filmée dans un magnifique noir et blanc, Ciro Guerra met en scène le même Indien, un chaman du nom de Karamakate, à deux époques éloignées de sa vie, et deux explorateurs ayant réellement existé. Au début du XXe siècle pour le premier, un ethnologue allemand, Theodor Koch-Grünberg, et dans les années 1940 pour le second, un botaniste américain du nom de Richard Evans Schultes. Nulle confusion ici avec les anciens conquistadors de l’Amérique du Sud. Ce sont plutôt deux êtres humbles — probablement parce que ce sont des scientifiques — qui vont évoluer, abandonnant leur bagage occidental pour comprendre l’environnement socioculturel des Indiens. Leur importance est indéniable, mais ils ont un rôle de médiation : ils nous permettent de nous attacher, à quarante ans de distance, à Karamakate, un chullachaqui, c’est-à-dire quelqu’un qui a perdu son âme (jeune, il n’a plus la mémoire de ses ancêtres et de leur savoir). C’est parce que les deux scientifiques sont à la recherche de la plante magique qu’est la yakruna et que leurs aventures en forêt, qui vont de rebondissement en rebondissement — l’un devient malade, l’autre prisonnier, tous les deux frôlent la folie –, que nous pouvons voir la transformation personnelle de l’Indien. Karamatake change absolument le point de vue narratif et il est en cela inédit : il va susciter lentement notre empathie, faire naître une vraie émotion, donner au film sa pulsation secrète et installer son état onirique.

Le grand art de Ciro Guerra est – puisque nous parlons de fleuve — de nous faire glisser lentement dans un récit cosmique, celui où la terre et le ciel — lors d’une scène d’hallucination (en couleur) — se rejoignent. L’écoulement narratif nous plonge dans une vision utopique, c’est-à-dire un monde où tout sera accordé, où tout deviendra harmonie à travers les épreuves et les connaissances, où tout sera vertige des sens et des sensations dans un temps et un espace confondus. Le fleuve comme la forêt et ses plantes sont des organismes vivants, aussi importants que les personnages, aussi égaux.

L’allégorie socioculturelle qui semblait vouloir conduire le film se diluera petit à petit. Entre le portrait féroce de l’occidentalisation économique (l’exploitation de l’hévéa pour son latex est interprétée comme une blessure infligée à un organisme vivant) et la christianisation forcée (apparentée à un esclave et à une ritualisation sacrificielle), la prédation de la colonisation et les bienfaits de la drogue font place progressivement à une errance toute en affects et à une quête d’un réel cent fois plus présent que le passé occidental qui sous-tend le récit. Nous sommes, comme Karamatake, sur le chemin du savoir toujours prégnant (on y apprend ce que sont le caapi, le chricaspie, le mambé…), loin de l’acharnement systématique d’un Herzog qui coupait, en fait, tout lien avec la culture ancestrale de l’Indien (qui y était serviable à souhait), la transmission d’un savoir antédiluvien (ignoré chez le cinéaste) et un accord ataraxique avec la nature (vue chez l’Allemand comme ennemie).

L’étreinte du serpent devient ainsi un voyage initiatique complexe et puissant, formellement splendide, nous gratifiant d’un récit qui permet de retrouver du monde ses images sensibles et érudites, des images qui resteront longtemps gravées dans nos mémoires.

La bande annonce de L'étreinte du serpent

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