Critiques
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Only Yesterday

Isao Takahata
24 images recommande Par Charlotte Selb , 2016-03-22

Conte du quotidien

Jusqu’ici indisponible en Amérique du Nord, le dessin animé de 1991 de Isao Takahata, Only Yesterday (Omoide Poroporo), ressort en salle pour son 25e anniversaire, avec notamment une nouvelle version doublée en anglais. C’est l’occasion de découvrir cette création moins connue des studios Ghibli qui, si elle ne possède pas la force tragique du Tombeau des lucioles ou l’univers fantastique du Conte de la princesse Kaguya, n’en est pas moins une œuvre bouleversante de délicatesse et de poésie dont le pouvoir émotionnel vous gagne sans même que vous en soyez conscient.

Adaptation du manga éponyme de Hotaru Okamoto et Yūko Tone, dans lequel les auteurs évoquaient des moments de leur enfance, Only Yesterday propose un aller-retour entre le Japon des années 1960 et celui des années 1980, articulé autour du voyage intérieur d’une jeune Tokyoïte, Taeko, qui lors d’un séjour à la campagne se remémore des souvenirs de ses onze ans. Joyeuses, tristes ou anodines, des anecdotes d’enfance s’égouttent librement au fil du récit, sans lien évident les unes avec les autres – la découverte de la puberté, une visite aux bains, une gifle paternelle, des mauvaises notes en mathématiques… – alors que, parallèlement, le présent de la jeune femme de 27 ans devient l’occasion d’un portrait naturaliste du quotidien d’une famille paysanne dans la préfecture de Yamagata.

Contrairement à de nombreux cinéastes d’animation, Isao Takahata n’est pas lui-même dessinateur. C’est l’une des raisons pour lesquelles ses univers visuels sont d’une grande variété. Les deux époques du récit de Only Yesterday affichent des styles distincts : plus proches du manga original, les scènes en 1966 sont illustrées par des décors à l’aquarelle et des couleurs pastel, des contours plus flous, des traits plus doux et arrondis, où s’intègrent naturellement des passages ouvertement oniriques (la petite Taeko qui vole dans les airs après avec échangé trois syllabes avec son premier amour); les séquences en 1982, pure invention de Takahata pour servir de fil conducteur aux souvenirs d’enfance, sont davantage caractéristiques de l’auteur, se déroulant dans des décors ultra-réalistes, aux traits fermes, aux couleurs franches et contrastées, aux visages marqués. L’action s’attache également aux gestes banals du quotidien plutôt qu’à des péripéties narratives. Le cinéaste va jusqu’à décrire en détail, par exemple, la cueillette du carthame et son processus de transformation en pâte vermillon servant à la fabrication des rouges à lèvres.

Ce réalisme documentaire minutieux situe Takahata aux antipodes de bien des artistes d’animation et de leurs univers fantaisistes, à commencer par son collègue Hayao Miyazaki. Malgré une certaine nostalgie envers les valeurs communautaires de la vie à la campagne, Only Yesterday ne construit pas un univers paysan idéalisé, vague et fictif : le portrait se veut aussi véridique que possible, basé sur une recherche quasi-maniaque[1]. Lors de ses nombreuses interrogations sur ses choix de vie, la jeune héroïne doit elle-même remettre en question ses propres idéaux de citadine et sa relation romantique à la nature.

La force émotionnelle de Only Yesterday naît de cet équilibre délicat entre nostalgie et efforts de réalisme. L’un des premiers souvenirs de Taeko, la découverte du goût de l’ananas, est emblématique : formidablement excitée à l’idée de goûter son premier ananas (une allusion à la nouvelle prospérité d’après-guerre au Japon), la petite Taeko est finalement déçue, tout comme sa famille, par la dureté et l’acidité du fruit, mais se force à en engloutir le plus possible. La joie se mêle de manière indissociable à la déception, le souvenir est doux et amer tout à la fois.

Car Takahata, en mettant en parallèle le Japon des années 1960 et celui des années 1980, cherche avant tout à comprendre les changements socioculturels qu’a connus son pays durant ces décennies, sans condamner ni le progrès ni la tradition. Il porte un regard certes critique sur le patriarcat écrasant les familles dans les années 1960. Mais la modernité, si elle correspond à un début d’émancipation féminine, renvoie aussi à une forme d’urbanité aliénante. À l’image de son héroïne, l’auteur est tout à la fois soucieux du passé et tourné vers l’avenir, vaguement nostalgique et résolument optimiste. Pas étonnant, donc, qu’il glisse un happy end quelque peu paradoxal dans son générique de fin, où la liberté de choix rime finalement avec un retour à un mode de vie plus traditionnel.

 

[1] L’animateur responsable des couleurs, Yasuda Michiyo, affirme que certaines scènes ont nécessité la comparaison de plus de 450 couleurs pour choisir la plus réaliste!

La bande annonce de Only Yesterday

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