Critiques
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Le bouton de nacre

Patricio Guzman
24 images recommande Par Robert Daudelin , 2016-05-02

La mémoire de l’eau

Tout au long des dernières années de sa vie, Fernand Bélanger (1943-2006) a travaillé à un film célébrant l’eau. Après le déluge, son court métrage de 2004, aura été en quelque sorte la bande-annonce du grand film symphonique dont il rêvait. Quant au vrai film de Fernand, on pourrait presque prétendre que c’est Patricio Guzman qui l’a réalisé avec son magnifique El boton de nacar. Guzman aussi est fasciné par l’eau, ensorcelé même, et il sait en parler en philosophe, avec la langue d’un poète.

Cinéaste militant, chroniqueur des années Allende et pourfendeur du général Pinochet et de la clique fasciste qui a écrasé le Chili démocratique, Patricio Guzman n’a pas fini de nous surprendre. En 2010, Nostalgie de la lumière nous avait révélé une nouvelle facette de ce cinéaste, aussi généreux qu’obstiné : Guzman s’y montrait aussi mémorialiste, un peu essayiste, et profondément poète. Le bouton de nacre, son nouvel opus au titre légèrement proustien, poursuit cette quête de territoires nouveaux, intimes et mystérieux, où le privé (les souvenirs, les confidences) et le public (l’histoire ancienne et contemporaine du Chili) se mêlent harmonieusement dans une sorte de douce flânerie. Le Chili, avec ses côtes qui n’en finissent pas, est pourtant « une île qui nie l’océan Pacifique », nous dit le cinéaste avant d’entreprendre ce long voyage.

L’histoire que nous conte Guzman commence avec une goutte d’eau vieille de 3000 ans et se termine avec un bouton de nacre soudé à un rail de chemin de fer, retrouvé au fond de l’océan Pacifique. Entretemps le cinéaste-poète aura célébré le bruit de la pluie sur le toit de zinc de la maison de son enfance; écouté avec un anthropologue la musique multiple d’une rivière; découvert que la langue Kawesqar (un peu Inuit à nos oreilles…) n’a pas de mot pour « dieu » et « police »; et imaginé trente-six autres façons de réfléchir à la place de l’eau dans nos vies et dans l’univers.

Guzman s’attarde longuement sur l’histoire des Premières Nations du Chili, ces « nomades de la mer » littéralement exterminés (« chassés », au sens premier du terme) par les conquérants et interdits de naviguer par l’État moderne. Le cinéaste s’inspire des mythologies de ces peuples pour mieux établir le rôle d’intermédiaire de l’eau entre l’homme et les planètes, allant jusqu’à imaginer que les lois qui gouvernent les mouvements de la mer sont identiques à celles présidant aux mouvements de notre pensée! La proposition peut sembler audacieuse, voire fantasque, mais nous rappelle judicieusement Guzman, les hommes qui, encore au XIXe siècle, peuplaient la Patagonie occidentale peignaient leur corps pour devenir étoiles après leur mort et rejoindre la constellation  d’Orion et la Croix du Sud.

Ce film imprévisible avance en élégantes digressions, invitant Raul Zurita, le vieux poète, à nous aider à comprendre ce miracle qui nous entoure, ou s’arrêtant pour nous raconter la folle histoire de Jemmy Button, cet Indien emmené à Londres par un explorateur anglais. Mais l’ultime digression nous ramène aux terribles années Pinochet durant lesquelles la mer devint le cimetière de plus de 1200 prisonniers politiques, drogués puis jetés à l’eau avec un bout de rail de chemin de fer, ce bout de rail sur lequel le petit bouton de nacre du vêtement d’un ou d’une desdits « disparus » s’était incrusté. La boucle est ainsi bouclée, la mer a rendu son terrible secret; la mémoire de l’eau a survécu : la voix des Indiens assassinés et la voix des disparus ne font plus qu’une seule et même voix.

Ce film (essai, documentaire d’auteur, documentaire expérimental…) aux histoires multiples, tantôt magiques, tantôt bouleversantes, nous est conté par le cinéaste lui-même : c’est la voix de Guzman qui dit le texte, le murmure plutôt, comme une confidence. Et de fait, c’en est une. Pendant 82 minutes, le temps est aboli; c’est un temps poétique qui prend la relève et nous installe dans un monde onirique qui n’en est pas moins notre monde, un monde qu’il faut réapprendre à découvrir. Le cinéma, dans les mains d’un poète, peut aussi servir à cela. 

La bande annonce du Bouton de nacre

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