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L'avenir

Mia Hansen-Løve
Par André Roy , 2016-12-07

Le temps qui passe

Il y a un peu moins de dix ans, Mia Hansen-Løve signait son premier opus, Tout est pardonné (2007). Depuis, elle a régulièrement donné un film, cinq en tout, dont aucun ne fut un succès d’office. Malheureusement, car elle compte parmi les meilleurs cinéastes français actuellement. Sous l’apparent classicisme de ses fictions, elle nous offre une œuvre à la modernité discrète, dont les affinités avec celle d’Éric Rohmer, Philippe Garrel et François Truffaut sont indéniables. Elle est considérée comme une cinéaste de la jeunesse (Un amour de jeunesse de 2011, Éden de 2014), dont elle décrit les tourments amoureux, les tentatives pour s’émanciper de la famille et se forger une identité forte – et particulièrement intellectuelle –, comme dans Le père de mes enfants (2009). L’intéresse chez les jeunes le changement – plus d’esprit que de corps –, car ils sont la forme même de l’altérité, ébranlant dans leur évolution les plus sûres vérités que l’on porte sur eux. Avec L’avenir, qui a obtenu l’Ours d’argent à Berlin, Hansen-Løve effectue un déplacement de sujet en se tournant cette fois vers l’adulte, une professeure de philosophie (comme l’était d’ailleurs la mère de la réalisatrice) qui voit les piliers de ce qui donnait sens à sa vie s’effondrer.

Quel avenir pour Nathalie, qui approche la soixantaine, quand tout s’écroule autour d’elle ? Un ensemble d’événements bouleversera moins sa vie (elle ne déroge guère à ses habitudes) que l’obligation de s’adapter, de prendre un autre rythme, après un moment de chancellement. Son mari la quitte, sa mère meurt, sa collection de livres chez un éditeur est réduite. Face à une série de malheurs, elle doit tenir bon. Confrontée à la solitude, incertaine et vacillante quant à son futur, elle devra se réinventer une nouvelle existence, subsumer son âge. Nathalie cherche. Elle surmontera petit à petit son angoisse au fil d’autres événements qui viendront compenser ses pertes : sa fille a un enfant et elle retrouve un ancien étudiant, Fabien, devenu contestataire, qui s’est installé à la campagne. Elle affrontera le futur avec une assurance déroutante : est-elle impassible ou stoïque ? Froide en apparence, elle est en fait toute de passion rentrée – que le jeu d’Isabelle Huppert en Nathalie exprime admirablement. Son attitude ambivalente laisse le spectateur sur une question, une sorte de suspense : s’en sortira-t-elle ? Est-ce que la fréquentation de Fabien modifiera son rapport avec lui, deviendra-t-il à la fin son amant ou deviendra-t-elle comme lui révolutionnaire ? Elle fait trois voyages pour aller le voir, avec son gros chat noir qu’elle n’ose abandonner, comme si cet animal était le pivot dans la reconstruction de sa vie. À la fin, elle le donne à Fabien, et tout semble résolu pour elle. Comme l’illustre le dernier plan avec l’enfant dans ses bras et la belle chanson qui l’accompagne, elle est dorénavant en paix.

La quête du bonheur de Nathalie a passé principalement par les discussions, les dialogues, la lecture et la compréhension des philosophes comme Rousseau, Jankélévitch, Levinas, Pascal, Schopenhauer, Anders. Les idées ici vivent, à la ville comme à la campagne, en classe comme en plein air, dans un salon comme dans un bus. C’est ainsi que Nathalie peut échapper à l’amertume et au désespoir, et ne sombre pas dans la dépression. Elle aura appris à vivre seule, sans son mari, ses enfants, sa mère. À faire son deuil d’une vie qui semblait être tracée définitivement. Elle est résolument indépendante, têtue, insituable : ses réflexions peuvent être de gauche, mais son attitude est parfois de droite, par exemple vis-à-vis de la grève des étudiants (elle franchit les piquets et décide de donner son cours dans un parc). C’est un électron libre auquel s’attache, se plie même, la réalisation, procédant par ellipses et scènes coupées brusquement, qui font de son montage un beau souci d’équilibre instable. La mise en scène rend volatil tout effort d’épingler la conduite de Nathalie, de la fixer dans une direction bien ferme, de l’assigner à un destin arrêté une fois pour toutes. Le filmage cultive une labilité étonnante qui empêche les scènes de se pétrifier, rappelant en cela l’atmosphère des romans de Patrick Modiano.  L’énergie un peu triste qui habite Nathalie la pousse à bouger, à changer d’endroits et d’habitudes, et le film, remarquablement mobile, tranquillement fluide, avec ici et là des touches d’ironie et même de drôlerie, évite toute théorisation et toute moralisation de son comportement. Et la comédienne Isabelle Huppert, rayonnante, fragile, intense, donne à L'avenir tout son impact de beauté, d’audace et d’émotion. 

La bande annonce de L'avenir

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