Critiques
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Pays

Chloé Robichaud
Par Hélène Baud , 2016-12-15

Un pays en mal d'identité

Trois ans après le succès de son premier film Sarah préfère la course, présenté dans la section un Certain Regard à Cannes, et l'excellente websérie Féminin/Féminin, la réalisatrice Chloé Robichaud revient avec Pays. Soit le portrait de trois femmes politiques et leur rapport complexe au pouvoir. Une œuvre multidimensionnelle où la cinéaste élargit ses horizons dramaturgiques et visuels, mais se perd malheureusement en cours de route.

À 25 ans, Félixe fraichement élue aux élections fédérales dans son comté, se retrouve catapultée avec la délégation canadienne dans une mission ayant pour but de négocier les termes d'un partenariat d'exploitation minière à Besco, une île autonome fictive aux confins du Labrador dans une situation financière critique. Les discussions avec la présidente de la région sont menées par Emily, une médiatrice qui tente de trouver un terrain d'entente entre les deux parties. Danielle la Présidente de l'île, doit quant à elle gérer la situation et les pourparlers, tout en cherchant à préserver sa vie familiale.

L'intrigue, qui n'a de politique que le contexte, peut parfois sembler complexe, sans pour autant verser dans le sibyllin. Et bien qu'inventée, la situation économique avec les enjeux des tractations qui se déroulent à Besco sont on ne peut plus réalistes. Le parti pris d'utiliser un lieu fictif confère à la cinéaste une liberté totale sur son récit, ses personnages et sa narration. Les luttes de pouvoir à l’œuvre permettent ainsi de dresser des parallèles avec les rapports parfois conflictuels que le Québec entretient avec le reste du Canada. Voire que le Canada entretient avec son imposant voisin les USA.

Filmés à Terre-Neuve, les paysages sauvages voire hostiles de cette île battue par les vents incarnent à l'évidence un personnage à part entière dans Pays. Ils apportent l'isolement propice à la mise en place d'une dramaturgie qui repose sur le huis-clos et qui fait écho à la rigueur que ces femmes s'imposent. Loin de tout, «retenues» sur Besco, ces trois héroïnes si différentes vont pourtant partager un moment charnière de leur existence. Face à elles mêmes, à leur solitude et aux responsabilités, toutes trois s’efforcent non sans difficultés de concilier vies professionnelles et personnelles. A cet égard, elles sont en parfaite adéquation avec une des thématiques chères aux personnages de Robichaud. "Qu'est-ce qu'être une femme aujourd'hui ? Comment représenter, filmer, analyser la figure féminine à l'écran sans moraliser, sans tomber dans le cliché ?" Autant de questions essentielles à son œuvre que nous abordons dans notre précédent article consacré à la réalisatrice.

Félixe est notre point d'entrée en tant que spectateur dans cette partie d'échecs politique où manipulations et stratégies sont de mise. Jeune, pleine de fougue et idéaliste, son personnage, ne sachant pas cacher son jeu, va aller de désillusions en désenchantements. Incarné par Nathalie Doummar, dont c'est le premier rôle au cinéma et qui s’avère la véritable révélation de Pays, Félixe nous permet d'entrevoir ce milieu avec candeur et curiosité. On y découvre alors le sexisme ordinaire qui y règne et qui représente le cœur du film.

Ces trois femmes qui évoluent dans un milieu habituellement réservé aux hommes doivent sans cesse réaffirmer leur légitimité, là où le paternalisme, la condescendance et la violence verbale, voire physique, sont la norme. L'échange entre Félixe et son supérieur, incarné par Rémy Girard (apparition courte, mais non moins savoureuse) l'illustre parfaitement, ce dernier se félicitant avec enthousiasme que Félixe fasse partie de la délégation parce qu'elle est jolie et que cela le contente...Dans le même registre, on signalera l'interview donnée par la Présidente Richard à une télévision locale au cours de laquelle la journaliste interroge d'abord la femme avant de ne s'intéresser que brièvement à la représentante politique.

Hormis un instant de grâce où Félixe et Emily (brillamment interprétée par Emily VanCamp, qui décroche là son premier rôle en français) tombent le masque dans le bar de l’île, s'abandonnant le temps d'une danse et d'une chanson (sur le titre Voyage, voyage de Desireless qui dans le contexte prend un sens plus introspectif), le film manque cruellement de chaleur humaine.

Compte tenu du naturalisme froid voire austère qui caractérise le filmage, à l'image des personnages figés, sans aspérités, il est difficile de ressentir de l'empathie pour ce que traversent ces héroïnes. C'est là le reproche principal que l’on peut faire au film. Le personnage de Danielle, présidente combative de Besco, s'inscrit dans cette absence de nuances. Le jeu minimaliste de Macha Grenon ne fait qu’enliser son personnage dans un carcan trop strict pour être véritablement crédible et humanisé.

Fresque sur l'affirmation de l’identité, Pays, n'arrive jamais réellement à trouver la sienne, le film hésitant sans cesse entre le portrait féministe de femmes de pouvoir et la satire politique au sous-texte comique peu convaincant. Force est de constater hélas que Chloé Robichaud ne parvient pas à faire vivre toute cette matière pourtant si prometteuse !

 

La bande annonce de Pays

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