Critiques
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Mes nuits feront écho

Sophie Goyette
Par Céline Gobert , 2017-02-01

Voyages intérieurs

« C’est un rêve à l’intérieur d’un rêve », peut-on entendre dans le court métrage Ashes d’Apichatpong Weerasethakul. Chez la québécoise Sophie Goyette, dont le premier long métrage évoque par de nombreux aspects le cinéma du Thaïlandais, les rêves des uns génèrent les rêves des autres, ils s’entremêlent, se répondent, dans une narration gigogne qui avance elle-même selon le mode et la dynamique du rêve : par associations libres, dans un flot envoûtant d’images évocatrices. La cinéaste s’intéresse à trois personnages : Éliane, Romes et Pablo, dont les rencontres et les discussions vont faire progresser tant le récit que leurs propres existences. Des films de Weerasethakul, Goyette (jusqu’ici remarquée pour ses courts métrages dont La Ronde et Le Futur proche) garde la dimension onirique et poétique ainsi que l’importance accordée aux éléments naturels dans l’évolution des personnages. Mes nuits feront écho est également traversé par une angoisse existentielle sourde à laquelle répond une Nature magnifiée, pansement à toutes les blessures.  

D’abord figée dans les plans fixes d’ouverture, Éliane (Éliane Préfontaine), déguisée en princesse pour enfants et terrassée par sa solitude au Québec, trouvera plus tard la force d’évoquer son drame personnel (la mort de ses parents) à Romes (Gerardo Trejoluna), alors que tous deux se trouvent en pleine nature mexicaine, au milieu des arbres et des chants d’oiseaux. La Nature permet une communion, une communication, qui révèle, tout comme le fait le rêve, ce qui est indicible, enfoui, inconscient. Romes évoque en retour le décès récent de sa propre mère. Cette prise de parole entraînera un rêve, et c’est en songe qu’il prendra la décision d’emmener son vieux père Pablo (Felipe Casanova) en voyage en Chine. Le film atteint des sommets de beauté en observant en toute simplicité ses personnages, interconnectés et immobiles dans le cadre (naturel, urbain, ou factice), ramenant l’Homme à ce qu’il est vraiment : une partie du grand tout, de l’univers, un organisme qui un jour aura cessé de vivre. La Mort habite le film de Goyette, parce que celle-ci est au centre des interrogations du trio : la perte de proches et la conscience de la mort les a ramenés à l’état organique d’êtres sensibles qui doivent se reconnecter à leur nature profonde, première, s’ils veulent retrouver du sens à leur existence. Ainsi, leurs voyages intérieurs sont-ils logiquement traduits à l’écran par tout ce qui est de l’ordre du ressenti : l’identité est brouillée, floue, comme le sont les arbres à l’image déformée, réfléchie à la surface d’un étang, la peur du vide écrase et fait frémir comme une composition de Rachmaninov, le ciel et les constellations d’étoiles renvoient à la petitesse des Hommes sur Terre.

Cet abandon aux sens, Goyette l’érige en principe de narration. Des images évocatrices font avancer le récit, plus vite que les mots. À chaque étape, un seul plan suffit à annoncer les moments charnières de l’intrigue : le départ est signifié par quelques cartons et un matelas, le voyage par des rails de train, la colère latente par un morceau de piano, la peur de l’inconnu par la « neblina », ce mot espagnol que Romes utilise pour décrire les forêts du Mexique avalées par la brume. Économie de mots, aussi. Le film aime les silences; la musique permet aux personnages d’exprimer leurs émotions mieux que les paroles. D’ailleurs, le langage est le plus souvent un obstacle, une complication : les personnages ont des difficultés à comprendre ou à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la leur, ou ils ne parviennent à « dire » que par écrit (les échanges de textos d’Éliane qui s’affichent à l’écran), ou à distance (la conversation au téléphone de Romes, en rêve, avec sa mère morte). La libération des mots devient ainsi un autre enjeu important de leur introspection respective : les « Je t’aime »  d’un fils à son père, lancés comme une incantation magique tout droit sortie du rêve de Pablo, sont bouleversants. Le récit, très fluide dans ses transitions, saute ainsi d’une scène à l’autre, de la réalité au rêve à partir d’une idée en suspens, d’un mot, d’une note de musique. Le film  joue, enfin, avec le rythme du temps, fige l’action en cours, parfois pendant de longues minutes, comme dans cette magnifique séquence sur un bateau, où Éliane et Romes, filmés de dos, observent l’immensité de l’océan, comme pour éloigner la mort. Il faut bien arrêter ce temps qui passe, si vite, cette vie qui avance inéluctablement vers la fin. 

La bande annonce de Mes nuits feront écho

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