Critiques
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La tortue rouge

Michael Dudok De Wit
Par Hélène Baud , 2017-02-09

La parenthèse enchantée

Présenté dans la sélection "Un Certain Regard" lors du dernier Festival de Cannes, La Tortue Rouge réalisé par Michael Dubok De Wit, a crée l'évènement, remportant le prix spécial du Jury. Première coproduction internationale de Ghibli, le studio mythique de l'animation nippone, le film est un chef d'œuvre poétique à la beauté envoûtante. Une fable philosophique sur la réconciliation entre l'homme et la nature.

Un homme se débat pour survivre dans une mer démontée. Il fait nuit, les vagues s'abattent sans relâche sur lui. Malmené, balloté de part et d'autre comme un fétu de paille, il tente tant bien que mal de surnager. Il finit par s'échouer sur les rives d'une ile tropicale déserte. Seul, il doit apprendre à vivre grâce à la nature, pas toujours accueillante, avec pour seuls compagnons les oiseaux et de petits crabes facétieux. Mais alors qu’il entreprend à de multiples reprises de quitter l'île sur un radeau d’infortune, ses tentatives sont toutes réduites à néant par une force sous-marine énigmatique qui détruit à chaque fois son embarcation. Le naufragé découvre bientôt que la responsable de ces maux est une étrange tortue à la carapace rouge...

Michael Dudok De Wit qui s'est fait connaître en 1994 avec un court métrage, Le Moine et le Poisson, décroche en 2001 l'Oscar pour son film court Père et fille. Une réalisation sans parole, écolo et humaniste qui impose d’emblée le style et les thèmes chers à son œuvre. Repéré par les fondateurs de Ghibli, Isao Takahata (Le tombeau des Lucioles, Le Conte de la princesse Kaguya) et Hayao Miyazaki (Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro), qui reconnaissent en son travail une esthétique épurée familière, De Wit se voit offrir en 2007 de réaliser son premier long métrage en ayant carte blanche de la part des studios. De Wit accepte et s'entoure alors des Français de Prima Linéa à l'animation. Pascale Ferran, réalisatrice de Lady Chatterley et de Bird People le rejoint bientôt comme coscénariste. Le projet aboutit lorsque la décision est prise de retirer les dialogues. Désormais sans paroles, le film acquiert le caractère universel qui lui manquait.

Subtil mélange de dessins à la main, au fusain et d'images par ordinateur : on reconnaît là le style unique et minimaliste de De Wit. Le trait est droit, le cadre large pour permettre à l'homme de se fondre dans son environnement, et le récit adopte la ligne claire typique de la bande dessinée belge. Comme chez Hergé, c'est un point noir simple qui dessine la pupille de l'œil du personnage de La Tortue Rouge. Ramené à l'essentiel au niveau du traitement, le dessin fait évidemment écho à la nature du sujet. Le film reflète l'influence des maitres Takahata et Miyazaki de par son esthétique soignée et l'animisme propre aux productions Ghibli. Personnage à part entière, la nature est une puissance mystérieuse, tour à tour bienfaisante et menaçante. Sans cesse magnifiée par le soin apporté au son : le bruissement des feuilles, le clapotis de la pluie, le souffle du vent dans les herbes hautes, le ressac de l'océan, la respiration du naufragé. La bande sonore naturaliste ainsi que la musique de Laurent Perez del Mar (compositeur de Zarafa) transforment l'ensemble en une expérience sensorielle qui célèbre la symbiose de l'homme et de la nature

Fort de sa portée humaniste, le film suscite une empathie immédiate pour ce naufragé dont on ignore pourtant tout. D'ou vient-il ? Qui est-il ? Que lui est-il arrivé ? Les seuls indices sur sa vie d'avant, celle de la civilisation, sont les rêves qu'il fait à son arrivée sur l'île (notamment lorsqu'il imagine en pleine nuit un quatuor de musiciens classiques jouant sur la plage). Ces réminiscences finissent par s'estomper, puis disparaitre, dès lors que l’homme arrête de lutter pour accepter sa condition et enfin ouvrir les yeux... Avec un onirisme infini, Dudok de Wit met en scène le temps et l'espace nécessaires aux êtres pour se rapprocher de l’essence de la vie. La Tortue Rouge touche au cœur de l'humain. C'est une fable méditative sur la résilience, la quête de soi et de l'harmonie avec la nature. L'homme ici ne construit pas, n'altère pas, ne colonise pas cet environnement vierge. Tout reste préservé, inviolé. L’Homme n’est que de passage, rappelant l'impermanence de toute chose, de tout être. 

La bande annonce de La tortue rouge

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