Critiques
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Les arts de la parole

Olivier Godin
Par Alexandre Fontaine Rousseau , 2017-03-31

Cinq fragments sur Les arts de la parole

I. Les arts de la parole est un film de genre(s) qui cultive par rapport à cette appellation une distanciation semblable à celle d’un Alphaville (1965) ou d’un Made In U.S.A. (1966). La texture particulière de sa direction photo, l’emploi même du ratio 4:3 évoquent obliquement ces vieilles VHS par le truchement desquelles une génération entière a été initiée au cinéma. Le héros Koroviev pourrait être un Snake Plissken mélancolique qui se serait échappé définitivement de New York pour atterrir on ne sait trop comment à Montréal. Godin fait d’ailleurs de son propre aveu « des films d’action fauchés. » Son cinéma est gossé, patenté ; il en émane quelque chose comme une poétique des moyens du bord, un plaisir de faire le cinéma comme on peut sans se soucier des règles établies.

II. Les arts de la parole est un film à l’humour inusité, au ton à la fois familier et déroutant ; rien n’y ressemble, mais il nous rappelle pourtant une foule de souvenirs diffus. Comme si sa matière même était enfouie à même notre subconscient, qu’elle se révélait à nous alors qu’elle s’était toujours terrée quelque part au plus profond de notre esprit. « Enfant, je croyais qu’Arnold [Schwarzenegger] parlait français, que sa voix était celle d’un patriote, d’un ami. Lorsque j’apprends la réalité des doublages, j’en suis dévasté et mélancolique. » Au fond, Les arts de la parole pourrait être une tentative de renouer avec cette illusion d’enfance, d’explorer sous la forme du rêve l’idée naïve que le cinéma d’action américain est un genre québécois – en même temps que la reconquête de notre imaginaire colonisé.

III. Le cinéma d’Olivier Godin est un authentique cinéma national. Il cherche à établir par l’art et la parole les frontières imaginaires de ce pays rêvé qui ne s’est jamais concrétisé – à concevoir par l’entremise de la culture un territoire sur lequel peuvent cohabiter le présent, le passé et l’avenir d’un peuple qui n’aspire qu’à exister. Il se crée autour du conte, tradition orale à laquelle se rattachent explicitement ces arts de la parole, une « communauté » ; car l’acte de raconter, chez Godin, est un acte de partage. Voici un film qui nous invite à le compléter, à bifurquer du sentier dont il offre l’ébauche pour tracer en parallèle le nôtre ; le cinéma, ici, devient l’amorce d’un dialogue bien plus qu’un discours établissant l’ascendance de l’auteur sur le spectateur. C’est un songe qui se dissipe pour nous laisser rêver, à notre tour – dans un monde peuplé par les figures entrecroisées de Jacques Ferron, Laure Conan, Jeanne-Mance et Michel Faubert…

IV. Le film s’empare du réel tel qu’il est, le détournant sans jamais se soucier du « réalisme » apparent de ce détournement. Comme si le simple fait de le raconter autrement permettait de transformer le monde, de fonder une brigade de policiers poètes ou d’affirmer candidement « [qu’]au StarCité, il y a des films japonais tous les vendredis. » La parole, par sa simple force d’évocation, possède ici le pouvoir d’établir l’impossible en tant qu’aspect usuel d’une réalité parallèle. Il n’est pas question que la création soit prisonnière du monde tel qu’il est ; celle-ci s’en émancipe comme elle le peut, sans se soucier de conventions qui ne servent au final qu’à imposer et renforcer un certain statut quo validé par l’idée même qu’il existe une conception du réalisme à laquelle il faut adhérer.

V. D’emblée, le montage dissout les liens formels qui orientent la narration classique. On pourra tour à tour raconter musicalement, poétiquement plutôt que de manière linéaire ; la voix off fragmente ce que les fondus recollent, les plans s’enchaînent à la manière des mots dans une phrase. Puis ces phrases se défont pour libérer les mots qui iront se loger ailleurs, établissant de nouvelles juxtapositions lesquelles vont à leur tour créer de nouvelles images. On sent dans la forme un souci de « faire parler » le cinéma, de rapprocher son rythme du débit de l’élocution. Mais on pourrait aussi parler du jazz, penser le langage cinématographique propre au cinéma de Godin comme une décomposition de la mélodie dominante au profit de l’expression des nuances tonales. Chez lui, on s’éloigne vite du thème pour revenir à l’essentiel : l’inventivité.

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