Critiques
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Je suis le peuple

Anna Roussillon
Par Gérard Grugeau , 2017-05-10

L’intime et le monde

Quand Jean-Marie Straub et Danièle Huillet filmaient Trop tôt/trop tard en Égypte en 1981, ils établissaient un lien entre les luttes révolutionnaires françaises et égyptiennes. Ils en profitaient pour enregistrer le vent, car « toute révolution est un coup de vent », disaient-ils alors. Cette image du coup de vent sied bien au très beau premier long métrage d’Anna Roussillon, Je suis le peuple, tourné sur deux ans et demi dans un petit village de la vallée du Nil, proche des sites touristiques de Louxor, au moment où Le Caire était l’épicentre des soulèvements populaires. Nous sommes toutefois ici à mille lieux des documentaires comme The Square de Jehane Noujaim ou Tahrir, place de la révolution de Stefano Savona, collés dans l’effusion aux soubresauts de la grande Histoire. Installée dans la campagne égyptienne loin de la capitale, Anna Roussillon filme du point d’observation que les circonstances de la vie ont mis sur son chemin : une amitié profonde  et désintéressée (« nuzri » en arabe) avec Farraj, un paysan de la région. Et c’est donc à distance qu’elle rend compte avec simplicité de l’évolution d’un séisme historique vue à travers les yeux de ce fellah, qui ne reçoit le bruissement du monde que par le biais de son écran cathodique. Parallèlement, la vie au village continue au gré des saisons dans un mouvement presque étale, perturbé toutefois par les aléas de la pénurie économique et les impératifs de la survie. Deux temporalités font ainsi se croiser l’intime et le monde et créent un contre-champ d’images aussi précieux que passionnant à la faveur de séquences en plans fixes entrecoupées de fondus au noir. Et cette rencontre avec « le temps d’un autre » est en tous points remarquable.

De la chute d’Hosni Moubarak au retour des militaires avec Fattah al-Sissi, en passant par l’élection libre de Mohamed Morsi, lié à la Confrérie des Frères musulmans et bientôt écarté de la présidence, c’est toute une initiation au politique que va suivre Farraj par images et rumeurs interposées, tout en dialoguant avec la cinéaste. Même si la région porte une mémoire historique de ses luttes paysannes, le documentaire suit ici l’éveil d’une conscience individuelle qui apprivoise le jeu démocratique et va très vite aller d’espoirs en désillusions. Nul surplomb de la part d’Anna Roussillon pour cette chronique filmée sur la durée qui fabrique du temps en s’appuyant sur un dispositif qui invite, lui aussi, à une réelle démocratie du regard. Je suis le peuple qui fait référence à une chanson de la grande Oum Khaltoum installe plutôt un cinéma de conversation qui s’écrit à chaud, devant et derrière la caméra, en mettant en perspective la réception des images sur le microcosme familial et, plus largement, sur la communauté villageoise. Cet apprentissage politique porteur d’avenir vaut d’ailleurs pour tous. Le jeune Ibrahim découvre le mot « libre » et se retrouve au Caire avec son père dans une manifestation anti Morsi où Farraj n’arrive pas à crier avec la foule. Sa fille reste sceptique face aux acquis de la révolution même si, pour elle, le balancier est allé du mal vers le bien avec la condamnation du raïs. Quant à la colorée voisine Harajiyyé, elle craint avant toute chose l’instabilité et le chaos. Au fil des échanges, le film favorise l’appropriation d’un espace tant privé que public, et Farraj, figure exemplaire mâtinée de sagesse populaire, apprend à composer avec la complexité du monde. Généreux et sans complaisance, le cinéma d’Anna Roussillon fait œuvre utile car il relie les gens et les choses. Et la vie le lui rend bien. Preuve en est quand, au final, Farraj émet le souhait de donner à la cinéaste la nationalité égyptienne afin qu’à sa mort, elle soit enterrée au village et qu’on puisse lui rendre visite. « Coup de vent » ou non, la révolution aura laissé ici dans son sillage un vent de liberté et le cinéma, dans son art de la monstration, aura capté les nobles aspirations d’une Égypte en mutation, saisie à la fois dans un temps historique et éternel.

Ce texte est une adaptation d’un article publié dans le no. 176 de 24 images.

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