Critiques
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Risk

Laura Poitras
Par Charlotte Selb , 2017-05-17

Le risque de la désillusion

À l’automne 2014, Citizenfour créait une énorme onde de choc sur la scène cinématographique, avant de remporter l’Oscar du meilleur long métrage documentaire. Jusque là quasi-secret, et entouré d’une aura de mystère, le film capturait les révélations d’Edward Snowden à Hong Kong et sa fuite vers la Russie arrangée par WikiLeaks. Surtout commenté en tant que document rare sur un évènement majeur du XXIe siècle, le film constituait aussi un tournant important dans la carrière de Laura Poitras, ainsi que dans sa démarche documentaire. Approchée par Snowden lui-même pour filmer ses informations secrètes sur la NSA, Poitras n’avait pas choisi son sujet : c’est lui qui l’avait choisie. En dehors des conséquentes évidentes et pour le moins lourdes de s’attaquer à un tel sujet, la réalisatrice américaine se retrouvait à devoir intégrer son parcours personnel au film pour la clarté du récit. Totalement absente de ses précédents films (principalement, les superbes My Country, My Country en 2006 et The Oath en 2010), la cinéaste utilisait pour la première fois sa propre voix. Bien que discrète et ne s’accompagnant pas d’une présence à l’écran, cette voix off servait de guide à une intrusion haletante dans le monde des lanceurs d’alerte.

Dans Risk, sorti à Cannes l’an dernier et finalement en salles aujourd’hui dans une version remontée, la narration à la première personne est tout aussi discrète, mais néanmoins essentielle. Bien que n’intervenant brièvement que quatre ou cinq fois à travers le film, la voix de Poitras est l’élément principal apportant doutes et nuances à ce portrait de Julian Assange, le fondateur et porte-parole de WikiLeaks. Il faut sans doute préciser que Risk n’est pas une « suite » à Citizenfour, mais plutôt un complément. Le gros du tournage s’est effectué avant les révélations de Snowden, qui sont en quelque sorte venues en interrompre le cours, et ont d’ailleurs endommagé les relations entre Assange et Poitras, puisque cette dernière a refusé de divulguer les documents de la NSA à travers WikiLeaks. La chronologie des différents évènements est complexe, comme le sont les relations entre les divers cybermilitants et lanceurs d’alerte filmés ou évoqués dans Risk (Julian Assange,  Jacob Appelbaum, Sarah Harrison, Edward Snowden, Chelsea Manning, et Poitras elle-même). Et disons-le honnêtement : Risk n’est pas le film qui vous aidera à mieux comprendre les dessous du cybermilitantisme. Ceux que le sujet passionne seront déçus de n’apprendre rien de nouveau, et les néophytes ont de bonnes chances d’être tout simplement perdus dans cet arcane de démarches secrètes et de calculs politico-légaux. Les révélations espérées cèdent la place à une ambiance confuse de paranoïa généralisée (pour résumer, personne ne fait confiance à personne), ambiance lourdement appuyée par une musique thriller omniprésente et une caméra pas très subtile (il faudrait compter le nombre de plans à travers les fenêtres et les cadres de porte…). L’accès certes intime aux activités d’Assange semble parfois surprendre davantage la cinéaste que le spectateur, et on se lasse vite du regard fasciné et quasi-fétichiste sur l’homme et ses différentes coupes de cheveux. Mi-martyr de la liberté d’information, mi-génie machiavélique, Assange est finalement dépeint comme un personnage fort peu sympathique, maladivement narcissique, contrôlant et réactionnaire (il est persuadé d’un complot féministe radical contre lui).

Aussi l’intérêt principal du film réside-t-il dans le rapport personnel de la réalisatrice avec le monde des cyberactivistes, dans lequel elle a plongé et dont elle fait ressortir aujourd’hui les contradictions. « I thought I could ignore the contradictions. I thought they were not part of the story. I was wrong. They are becoming the story », confie-t-elle dans son journal de production qui sert de narration au film. Aussi fascinant soit-il, cet univers caché se révèle assez similaire au monde plus connu de la politique : il tourne de fait autour de quelques égos masculins, dont les jeux de pouvoir échappent systématiquement au commun des mortels. La vérité sur les accusations d’abus sexuels à l’encontre d’Assange et Appelbaum est difficile à cerner, mais l’expérience de Poitras avec les deux hommes est révélatrice en soi des rapports de force à l’œuvre dans les organisations censées combattre de telles dérives. Risk est un film très noir, et certainement un film de notre temps : un portrait de la désillusion, une remise en question de la possibilité même de la démocratie et de l’expression de la vérité.

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